Du Sang sur les bobines - Feuilleton

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Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 11 juin 2019 13:24

L'aventure de Lewis et Clark a pris fin, mais je vous propose un nouveau feuilleton à suivre sur le forum, une fiction cette fois, sur le tournage d'un western dans les années 30 dans le Dakota du Sud.

Écrit vers 1995 et remis en forme en 2018.

Aujourd'hui, le prologue et le premier chapitre...

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L'aventure de Lewis et Clark a pris fin, mais je vous propose un nouveau feuilleton pour le forum, une fiction cette fois, sur le tournage d'un western dans les années 30.

Écrit vers 1995 et remis en forme en 2018.

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Du Sang sur les Bobines est mis à disposition selon les termes de la licence
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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 11 juin 2019 13:28

DU SANG SUR LES BOBINES

PROLOGUE


En ce mois d’août 1995, le soleil brûlant faisait s’élever des ondes de chaleur sur la Highway 85 qui filait droit vers le nord, en direction du Canada, et par endroits, le bitume commençait à fondre. La 85 fendait en deux la petite bourgade de Hawk Springs, dans le Wyoming, et on pouvait trouver à droite de la route, quand on roulait vers le Montana, tout ce que l’endroit comptait comme restaurants – pas moins de deux, le Long Branch Grill et l’Emporium.

Le jeune couple dans sa voiture de location flambant neuve avait dépassé l’Emporium et venait de se garer devant le Long Branch. Un drôle de bar qui se dressait au bout d’un immense hangar cylindrique – pas le genre de cadre qu’on trouve dans les guides touristiques. Mais ils avaient faim et l’endroit en valait bien un autre.

Ils entrèrent et le patron les salua, leur indiquant qu’ils pouvaient s’asseoir où ils voulaient. Il leur apporta la carte et deux verres d’eau dès qu’ils eurent choisi une table, puis les laissa consulter le menu. Collée sur un des murs, l’immense affiche jaunie d’un vieux western s’étalait sur six mètres carrés, immanquable.

Le jeune homme, qui devait avoir entre 25 et 30 ans, gardait malgré lui le regard fixé sur la composition de photographies en noir et blanc destinées à l’époque à donner envie au public de payer 15 cents pour voir ce qui devait être une histoire de convoi de chariots, The Trail West – La Piste de l’Ouest. L’attitude du nouvel arrivant n’avait rien de surprenant : un touriste qui venait atterrir dans ce hameau de 45 âmes pour déjeuner ne pouvait pas totalement détester le genre cinématographique emblématique de l’Amérique. La jeune femme fit une moue moqueuse en remarquant son manège.

– Il est beau, le mur ? lui demanda-t-elle en français pendant qu’il se tordait le cou pour voir les photos.
– Celui-là, je l’ai jamais vu, répondit-il.
– Intéresse-toi plutôt à la carte.

Il obtempéra et se pencha sur les plats que proposait l’établissement – le tour était assez vite fait – tout en continuant à lorgner sur l’affiche du film. Sur une des illustrations, un convoi de chariots s’étirait dans un décor qui aurait pu se trouver juste à la sortie de la ville, ou dans un des coins du Dakota qu’ils avaient visités les jours précédents.

Après que le patron eût pris leur commande, il continua à discuter avec la jeune femme tout en gardant un œil sur l’affiche. Sur l’une des vignettes, des Indiens se profilaient sur l’horizon. Un classique du genre.

Accaparé par ces deux tâches simultanées, un exploit qui relevait de l’impossible pour un homme d’après son amie, il réalisa à peine qu’un client qui devait avoir entre 70 et 80 ans, assis à une table du fond, venait de s’adresser à lui. En anglais, mais il comprenait cette langue presque aussi bien que la sienne, alors cela ne lui posait pas de problème.

– Elle vous intéresse, cette affiche ? avait demandé le vieil homme.
– Oui, répondit le voyageur. J’aime bien les westerns. J’ai grandi avec, à la télé.
– La télé n’existait même pas quand on a tourné celui-là dans le Dakota. C’était pour le cinéma, à l’époque. Pour se distraire, c’était ça ou la radio. La télé n’est arrivée qu’après.

Le vieil homme s’était levé et approché de leur table. Il portait un jean, une chemise à carreaux et des bottes. Et bien sûr, un indispensable Stetson. Le cliché, en gros, sauf dans le Wyoming, qui s’enorgueillissait d’être le Cowboy State – l’État Cowboy.

– Vous permettez ? demanda-t-il en tirant une chaise.
– Je vous en prie. On peut vous offrir quelque chose ?
– Volontiers. Joe, remets-moi une bière ! cria-t-il au barman.

Il salua la jeune femme d’un « M’dame » en soulevant son chapeau, et tendit la main au jeune Français.

– Je m’appelle Lane Wilson.
– Daniel. Enchanté, M. Wilson.
– Vous allez sûrement me prendre pour un vieux radoteur, mais je faisais partie de l’équipe qui a tourné ce film. C’était dans une autre vie, et à l’époque, je voulais devenir réalisateur de cinéma. Pour tourner des westerns, c’était ce que j’aimais.

Le jeune gars semblait un peu dubitatif, quant à son amie, elle était à l’évidence totalement incrédule face à la déclaration de leur invité quelque peu forcé. Pourtant, le vieil homme au visage buriné par une vie de soleil et d’intempéries reprit, se lançant dans le plus incroyable des récits…

À suivre...

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 11 juin 2019 13:36

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE I
LE VIEUX CROCODILE


C'était un western ambitieux, avec 750 000 dollars de budget. Une somme colossale pour un studio comme Eagle Pictures où je travaillais. À l’époque, des tas de firmes tournaient des petits westerns pour 10 000 dollars, somme dont un quart allait à l’acteur principal. On avait de quoi faire cent fois mieux qu’un de ces films de série bouclés en une semaine dans la banlieue de Los Angeles, ou pour les plus prestigieux d’entre eux, à Lone Pine, dans la Sierra Nevada.

Je sais bien qu'aujourd'hui, 750 000 dollars, c'est un budget ridicule, mais quand en quittant Hollywood dans le train pour Rapid City, dans le Dakota du Sud, on savait qu’on n’aurait aucun problème pour mettre en boîte notre histoire de convoi de chariots avec attaque d'Indiens, rivière en crue, duel final et tout le tremblement.

Il faut dire qu'on avait plutôt intérêt à ce que ça marche comme sur des roulettes, parce qu'Alfred Morton Green, le patron d'Eagle Pictures à ce moment-là, n'était pas du genre commode. Il avait vite fait de vous jeter les morceaux de votre contrat à la figure et de vous virer de son bureau et de sa société à coups de pied aux fesses. Et moi, ce contrat, j'avais eu assez de mal à l'avoir et je ne tenais pas à le perdre pour un retard dans le tournage ou une scène ratée.

Je n'étais pas encore réalisateur, seulement assistant. Si vous imaginez que ça veut dire que j’allais tourner une partie du film, vous vous trompez. C’était le travail du réalisateur de deuxième équipe. Sur cette production, il s’appelait Joe Rutherford, un professionnel efficace, mais porté sur la bouteille et la course aux jupons. Pas le meilleur ami pour un assistant comme moi, c’est-à-dire l’homme à tout faire du film, celui vers qui tout le monde se tourne quand il y a un problème à régler, en particulier le patron.

Le nôtre se nommait H. S. Pierson et il allait faire quelques très bons films comme La Dernière Bataille, Les Diables de Birmanie et Les Séminoles. Et surtout, La Piste de l'Ouest, en 1935, le film dont je vous parle, et qui allait changer ma vie, même si je ne le savais pas encore.

Toute l'équipe embarqua dans un train pour le Dakota du Sud au début du mois d'avril, avec beaucoup d'enthousiasme, parce que tourner avec Pierson était un plaisir, surtout pour les techniciens, car il détestait multiplier les prises.

Pour le directeur de la photographie, pas de problèmes avec la lumière, elle était forcément raccord d’une prise à l’autre : souvent, il n’y en avait qu’une. Deux, ça pouvait arriver. Trois, ça voulait dire que quelqu’un allait se prendre un sacré savon de la part de Pierson s’il avait le malheur de commettre la moindre erreur ce jour-là.

Il avait une méthode de travail bien à lui, mais elle fonctionnait, les files d’attente devant les cinémas quand ses films sortaient en témoignaient. Ses comédiens apprenaient leur texte, il les faisait répéter une fois, puis il donnait ses directives à tout le monde et criait : « Moteur ! »

Quand il rugissait « Coupez !», il n'était pas question d'une deuxième prise ni même d'une quelconque discussion, on passait au plan suivant. Dans certains cas, quand il y avait un long dialogue, il s’asseyait dos à la caméra, pour mieux écouter, disait-il. Mais en fait, tout le monde savait que c’était parce qu’il préférait diriger des scènes d’action.

Pierson avait fait mille métiers avant de se retrouver en Californie à l’époque où les studios de cinéma commençaient à y fleurir. Jeune homme, on disait qu’il avait été cowboy, barman, adjoint d’un shérif, assistant d’un médecin de campagne et même, sans qu’il y ait un rapport entre cette profession et la précédente, croque-mort. Il s’était ensuite fait caméraman d’actualités pour suivre les troupes américaines dans le Chihuahua. Pris dans les combats avec les révolutionnaires mexicains, il avait manqué d’être fait prisonnier, mais avait réussi miraculeusement à sauver sa pellicule. Quand il était revenu, même si c’était en héros, il était bien décidé à limiter les risques à l’avenir.

Des actualités, il était passé à la réalisation de fiction. Des histoires simples en une ou deux bobines dont le public raffolait. Quand Alfred Green avait fondé Eagle Pictures en rachetant et fusionnant deux minuscules studios indépendants et surtout, un laboratoire de tirage qui lui permettait de faire des économies considérables, il avait engagé Pierson pour en faire son réalisateur numéro un. Paramount avait Cecil B. De Mille, la Fox avait John Ford, lui aurait H. S. Pierson.

Et cela se révéla un très bon choix car ensemble, et avec quelques autres faiseurs de talent, ils transformèrent une compagnie à l’avenir incertain en un des plus grands des petits studios.

Sur le plateau, Pierson était un homme à poigne, souvent craint, mais aussi aimé et respecté. Il avait été prénommé d'après un général confédéré du nom de Henry Sibley, mais assez peu de gens savaient ce que signifiaient ses initiales, et chacun l'appelait « Monsieur Pierson » ou, lorsqu'il était absent, le « Vieux Crocodile ». Ce sobriquet n'était pas méchant, juste un peu moqueur, et venait du fait qu'il avait tendance à faire claquer ses mâchoires lorsqu'il parlait, ce qui produisait un effet certain lorsqu'il se mettait en colère.

Ce dont tout le monde faisait l’expérience un jour où l’autre, en particulier ses assistants.

Dans le train, je savourais donc mes derniers instants de tranquillité avant des semaines, car je savais que lorsqu’on tournait en extérieurs, deux personnes ne chômaient jamais, même pendant la pause hebdomadaire : le cuisinier chargé de nourrir la troupe et l’assistant du réalisateur, l’homme providentiel à qui incombait la tâche délicate de graisser tous les rouages de la production pour que les choses tournent rond, cinématographiquement et humainement parlant.

Mais je n’allais pas me plaindre.

À tout juste 20 ans, j’avais gravi les échelons chez Eagle Pictures à une vitesse record pour arriver à ce poste en me montrant plus débrouillard que les autres.

Plus audacieux, aussi.

Entré comme garçon de courses, j’étais vite devenu assistant accessoiriste. Entendez par là manutentionnaire et déménageur, ne m’imaginez surtout pas en train de chiner chez les antiquaires à la recherche d’objets rares. Mais j’avais toujours été travailleur et j’avais appris à bannir le mot « impossible » de mon vocabulaire.

Un matin, Pierson avait réclamé qu’on fasse installer un lit à baldaquin qu’il avait repéré dans le stock du studio dans le décor du lendemain. Mais le décor était conçu de telle sorte que l’on ne pouvait y accéder que par un escalier, la caméra devant filmer la fausse chambre depuis l’extérieur de la « maison ». Et cet escalier était trop étroit pour le lit en question.

Le chef accessoiriste avait développé tous les arguments à sa disposition pour convaincre Pierson qu’il devrait renoncer à sa demande. L’affaire était remontée jusqu’à Charles Darrow, le responsable de la production, qui avait tranché en faveur de l’accessoiriste. Pierson devrait faire avec le lit qui se trouvait sur place.

Le Vieux Crocodile avait fait mine d’accepter en bougonnant et lancé un regard noir aussi bien à Darrow qu’à mon chef, avant d’aller ruminer ce mauvais tour dans son bureau.

Le soir, une fois tout le monde parti, j’avais décidé de marquer un point dans le studio. J’avais démonté le lit pour qu’il puisse franchir l’escalier, m’éreintant tout seul à lui faire gravir les marches, et je l’avais réassemblé dans le décor. Il m’avait encore fallu redescendre le lit qui était là auparavant, mais quand j’étais rentré dormir quelques heures dans la petite chambre que je louais, j’avais la satisfaction d’avoir accompli ce que tous les autres avaient renoncé à faire.

Le lendemain, lorsque j’arrivai, je trouvai Pierson déjà là, tout heureux d’avoir le lit qu’il avait demandé et se confondant en remerciements envers mon patron. Ce dernier jouait les modestes, mais ne le détrompait pas sur la personne responsable de ce petit exploit. Si Darrow n’était pas arrivé, j’en aurais été pour mes frais de mes efforts, mais heureusement, en découvrant le lit, il interpella le chef accessoiriste pour lui rappeler quelques règles concernant la hiérarchie d’un studio.

– Quand je tranche sur une question, lui dit-il en contenant une colère froide, j’entends ne pas avoir à y revenir. Hier, devant vos explications, j’avais dit non pour ce lit, et ce matin, je le découvre installé là. Je vais être direct : quelqu’un se foutrait-il de moi ici ?
– Non, monsieur, avait répondu mon chef. En fait, je n’ai donné aucune instruction…
– Comment ça, aucune instruction ? intervint alors Pierson. Vous ne vous gêniez pourtant pas il y a deux minutes pour recevoir mes chaleureux remerciements avec un beau sourire de faux-jeton ! J’aimerais savoir à qui je dois d’avoir le lit que je voulais !

Vu la tournure que prenait la discussion, j’hésitais un peu à m’avancer pour le lui dire, mais déplacer des meubles n’était pas une place si rare que je ne pus retrouver la même ailleurs s’il prenait à Darrow l’idée de me flanquer dehors. Alors je m’approchai d’eux et je pris une profonde inspiration avant de parler.

– C’est moi qui l’ai installé, M. Pierson, dis-je en rassemblant mon courage. Je sais que ça semblait impossible hier, mais j’y ai repensé et je me suis dit que ça valait le coup d’essayer. Et je ne me suis pas trompé, je crois.

Darrow me lança un regard qui hésitait entre la colère et le respect, mais il avait une image à préserver, aussi opta-t-il pour la première option et le volume sonore de sa voix quand il s’adressa à moi fit vibrer les tympans de toute l’assistance.

– Je ne connais même pas votre nom et c’est aussi bien, parce que sinon, je l’aurais retenu pour rien ! Parce qu’ici, on respecte les ordres de ses supérieurs, sinon, c’est le foutoir ! Vous allez de ce pas à la comptabilité pour…

J’avais déjà compris que je me retrouvais sans travail lorsque Pierson termina pour Darrow la phrase qu’il avait commencée.

– Pour leur signaler qu’à présent, vous n’êtes plus assistant accessoiriste, mais mon assistant. Qu’ils en tiennent compte pour votre prochain salaire.

Darrow se tourna vers lui, suffoquant de rage. Il savait qu’il n’aurait pas le dernier mot contre Pierson s’il faisait remonter l’affaire jusqu’à Alfred Green, qui était au-dessus de ce genre de querelles, et qui voyait surtout dans le réalisateur un des rouages essentiels de la firme. Et tout ce qui permettait à ce rouage de tourner de façon optimale – dans tous les sens du terme – était aussi un atout pour Eagle Pictures.

Le responsable de la production ne put donc qu’acquiescer en me lançant un regard qui m’aurait foudroyé sur place si ses yeux avaient pu lancer des éclairs. Je compris immédiatement qu’en forçant la chance pour obtenir cette promotion, je venais de me faire un ennemi qui ne me ferait aucun cadeau à l’avenir.

J’y pensais encore lorsque nous entrâmes enfin en gare de Rapid City, après avoir traversé la Californie, la pointe sud du Nevada, l’Utah, le sud du Wyoming et la moitié du Dakota du Sud. Une journée et une nuit de voyage en train étaient épuisantes, mais pourtant, c’était à présent que les choses sérieuses allaient commencer pour moi.

Le prix de mon succès, j’allais le payer, et cher.

À suivre

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 12 juin 2019 12:32

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE II
PAS L’OMBRE D’UNE MULE !


En arrivant à Rapid City, nous embarquâmes à bord de la moitié de ce que la ville comptait comme cars et comme camions et nous nous rendîmes tous sur le lieu du tournage, où nous allions passer les quatre prochaines semaines, à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de la ville.

Il fallut emprunter une vieille piste défoncée et nos postérieurs furent mis à rude épreuve pendant près d’une heure avant que les véhicules ne s'arrêtent au milieu de nulle part et que le Vieux Crocodile ne saute de la jeep que je conduisais en s’écriant : « Mesdames et Messieurs, nous voilà à pied d'œuvre ! »

En effet, nous étions à la veille d'un mois de travail harassant, un jour de repos par semaine et cinq ou six heures de sommeil par nuit. Mais les tournages en extérieurs coûtaient cher et il fallait les écourter au maximum – et pour cela, Pierson était un champion.

Charles Darrow, le responsable de production qui me portait tant dans son cœur, s'y entendait plutôt bien aussi, et les directives qu'il avait données étaient claires. Peut-être passerait-il jeter un œil à mi-tournage, et s’il le faisait, ce serait en espérant qu’à ce moment-là, les deux tiers du film auraient été mis en boîte – ce qui signifiait en d'autres termes qu'il escomptait que nous aurions terminé avec une semaine d'avance.

Dans cette optique, tout le monde se mit au travail avec beaucoup d'ardeur le jour même de notre arrivée sur place.

Les accessoiristes commencèrent par inspecter l'élément principal du film, les chariots, ainsi que les caisses d’armes factices, de harnais, de selles et autres batteries de cuisine d’époque. Dans le même temps, la responsable des costumes organisait les tenues des acteurs et des figurants sur des portants installés dans la tente qui leur était réservée. À peine déchargé des camions, tout était inventorié, pointé et rangé. Sans organisation, point de salut, telle était leur devise.

Des travailleurs locaux avaient été embauchés pour dresser un village de tentes avant notre arrivée pour loger les comédiens et l’équipe technique et logistique. Si les têtes d’affiche et le Vieux Crocodile bénéficiaient de quartiers confortables, avec des tentes individuelles à double compartiments avec chambre et cabinet de toilette privé, les autres, seconds rôles, cascadeurs et techniciens, logeaient par deux ou par quatre selon leur rang dans la hiérarchie de la production.

Pendant que le directeur de la photographie, l'ingénieur du son et leurs assistants respectifs vérifiaient l’état de leur matériel, les électriciens s’activaient pour mettre en place le bloc électrogène qui nous fourniraient du courant durant les prochaines semaines et alimenteraient l’émetteur-récepteur radio qui nous permettrait de communiquer avec l'extérieur en cas d’urgence absolue.

De mon côté, j’étais retourné à Hill City pour vérifier que tout avait bien été mis en place avec le service postal et j'en avais profité pour prendre deux caisses de bourbon que Pierson avait discrètement achetées le matin. Il faut dire que le Vieux Crocodile ne crachait par sur une bonne bouteille de temps à autre – c'est-à-dire souvent. En tant qu’assistant, j’avais aussi pour mission de veiller à ce qu’il ne tombe jamais en panne sèche.

Lorsque je revins au campement, tout était en place et 150 personnes étaient assises le long de tables immenses faites de planches posées sur des tréteaux, dévorant avec ardeur la tambouille de Bill Sparks, le cuisinier. Pour se mettre tout de suite dans l'ambiance, ragoût de bœuf et fayots. Avec un tel régime, acteurs et figurants n'auraient pas de mal à s'imaginer qu'ils étaient de véritables pionniers.

Après avoir déposé le bourbon dans la tente de Pierson, je me mis à table avec les acteurs et avalait ma part de haricots avec enthousiasme. Tout le monde était anxieux à la perspective de commencer le tournage le lendemain, mais il fallait bien se jeter à l'eau à un moment où à un autre et le plus tôt serait le mieux.

Je venais à peine de terminer ma dernière bouchée lorsqu’on vint me dire que Pierson m’attendait sous sa tente.

Plus de bourbon, déjà ? me demandai-je en quittant le réfectoire pour aller voir ce que le Vieux Crocodile me voulait.

Je le trouvai assis à une table pliante, le script ouvert devant lui, occupé à préparer la journée du lendemain. Il m'invita à m'asseoir en face de lui.

– Lane, s'il fait beau demain, je veux que vous accompagniez Joe Rutherford dans cette vallée que nous avons vue en venant et que vous vous assuriez qu’il ait tout ce qu’il faut pour tourner les plans du chariot qui rejoint le convoi après le départ. Vous emmènerez une jeep et un chariot attelé et…

Il s'arrêta au moment même où j'allais lui faire remarquer qu'il y avait une chose dont nous ne nous étions pas inquiétés alors qu'elle constituait une des conditions sine qua non de notre film : les chevaux.

Charles Darrow s'était chargé de faire venir cent chevaux et une cinquantaine de bœufs du Wyoming, mais pour l'instant, aucune bête n'était arrivée. Le matin, nous avions pensé que les bêtes ne seraient là que dans l'après-midi, puis tous avaient été pris par l’installation dans le camp et plus personne n'avait pensé aux chevaux. À présent, il était dix heures du soir, la nuit était tombée depuis un moment, et les bêtes n'étaient toujours pas là.

– Changement de programme, alors ! J'irai au nord tourner les scènes où Morris est abandonné sans cheval et sans armes en territoire indien. Rutherford me filera un coup de main.
– Mais, il était prévu qu'il soit abandonné sans armes, mais avec sa monture...
– C'est vrai, mais nous n'avons pas dans ce camp ne serait-ce qu'une satanée mule, alors il faudra bien se débrouiller. Mon truc donnera encore plus de force au personnage. Et puis ça fera du bien à Morris de courir un peu. Pendant que je tournerai ça, vous vous débrouillerez pour me trouver des chevaux. J'en veux au moins une cinquantaine pour demain soir et le reste le surlendemain.
– Mais qu’est-ce qu’on fera quand les chevaux commandés par Darrow arriveront ?
– Nous renverrons les chevaux que vous aurez loués.

Pour Pierson, tout était d’une simplicité absolue. Il était l’artiste, il n’avait ni à se soucier des contingences pratiques, ni à rendre des comptes sur le budget. Moi, j’en aurais, surtout avec Darrow qui m’avait dans le collimateur.

– Ça va faire un surcoût de plusieurs centaines de dollars !
– Ne vous inquiétez pas de ça. Ce sera à Darrow de l'expliquer à Green. S'il avait combiné son affaire un peu plus intelligemment, ses carnes seraient là et on ne serait pas obligés de commencer à faire un numéro d’équilibriste pour tenir les délais !

J'approuvai d’un hochement de tête et quittai la tente de Pierson pour aller rejoindre celle que je devais partager avec Dennis Peacock, le scénariste du film. Mais chose curieuse, ce n’était pas ce qui lui avait valu son billet pour le Dakota du Sud. Chose curieuse, Dennis était également acteur et jouait le rôle d'un pionnier étourdi du nom de Sandy. Un rôle qu’il s’était réservé par contrat en vendant son script. En temps normal, la dernière personne que voulait un réalisateur sur son tournage, c’était le scénariste, mais Pierson aimait bien Peacock.

Lorsque je lui racontai ce qui se passait, il reconnut bien la patte du Crocodile dans le changement de scénario, trouva l'idée somme toute assez bonne, mais je me rendis compte qu'il prenait assez mal le fait de ne pas avoir été consulté avant qu’un changement, même mineur, ne soit apporté à son script. Pierson aurait également dû en référer à Darrow, mais il se moquait comme d’une guigne de ces contraintes hiérarchiques.

L’agacement de Peacock passa après quelques minutes. C’était un jeune homme pragmatique et réaliste : il était jeune scénariste et Pierson, réalisateur confirmé. Et Hollywood était Hollywood.

À suivre

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 13 juin 2019 10:08

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE III
LOCKHART


Le lendemain matin, je me réveillai avant même que le jour ne se levât et allai me passer un peu d'eau sur le visage près des réservoirs. Puis, vêtu d'une paire de jeans, de chaussures de chantier et d'une veste en drap épais, je pris une jeep et partis pour Custer, au sud du camp. Je n’aurais pas trop de toute la journée pour trouver une centaine de chevaux à louer, dont une cinquantaine disponibles immédiatement, et me débrouiller pour qu’ils soient au camp le soir même ou au plus tard, le lendemain matin.

J'arrivai sans encombre à Custer, une petite bourgade de l'Ouest, baptisée du nom du célèbre combattant d’Indiens George Armstrong Custer, sur qui Pierson allait tourner un film quelques années plus tard. La plupart des habitants étaient levés, mais occupés à prendre leur petit-déjeuner. Dans l'impossibilité de m'adresser à qui que ce soit avant quelques minutes, j'allai au Sioux Head Bar pour prendre un caté et engageai la conversation avec le patron, un type lourdement charpenté du nom de Fullerton.

– J'aurais besoin de louer des chevaux pour quelques jours, peut-être un mois complet, si ceux que j'attends n'arrivent pas.
– Combien de chevaux ?
– Cent. Et une cinquantaine de têtes de bétail. Il me faut des animaux matés, capables de tirer des chariots et porter des cavaliers.
– Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? questionna Fullerton, de plus en plus soupçonneux.

C'est alors que je lâchai le mot magique.

– On tourne un film à l’ouest de Hill City. Un western. On a des chariots et pas un seul cheval pour les tirer.

Dès que le mot film sortit de ma bouche, Fullerton se montra immédiatement beaucoup plus amène et les questions se mirent à fuser. Est-ce- que je connaissais des vedettes ? Est-ce-que j'avais garé ma voiture de sport devant son café ? Est-ce qu'il pourrait faire un tour sur le tournage ?

Je l'arrêtai d'un geste et lui désignai la jeep à l'extérieur. Ce n'était pas le genre de véhicule auquel il s'attendait. Je lui dis en gros que c'était une histoire de pionniers, avec Michael Morris et Maggie Cameron et qu'il y aurait peut-être moyen qu'il vienne jeter un œil, mais juste un œil, et tout seul. Il parut satisfait et je recommençai à lui parler de mes chevaux et de mes vaches, qu'il me fallait trouver aussi tôt que possible.

– Pas de problème pour ça.

Il me tourna le dos et s’éloigna pour aller téléphoner. Il demanda qu’on lui passe un rancher qui habitait à quelques kilomètres de là, Jim Lockhart, et lorsque l'éleveur répondit, Fullerton lui expliqua mon cas en me présentant comme un gros bonnet de Hollywood plein aux as. Ce sur quoi son interlocuteur lui dit de me garder jusqu'à ce qu'il arrive, que nous allions sûrement pouvoir nous entendre.

La suite des événements me permit de conclure que le rancher, avant de sauter dans sa Ford Model 48 flambant neuve, avait expliqué la raison de sa précipitation à sa femme, qui avait dû prévenir sa meilleure amie de la présence en ville d'une vedette de cinéma qui était restée anonyme. La meilleure amie en avait appelé une autre, qui l’avait dit à son fils, qui avait répandu la nouvelle en se rendant à l'école.

Au moment où Jim Lockhart arriva en ville, tout le monde était au courant de ma présence au Sioux Head Bar et se massait à l'extérieur en espérant avoir un autographe. Bien sûr, les badauds agglutinés étaient un peu surpris de ne pas voir de voiture de sport garée devant la porte, mais ils supposaient que la vedette n'avait pas voulu abimer son bolide sur les routes poussiéreuses et cahoteuses de l’Ouest.

L'éleveur fendit la foule pour entrer dans le bar et lâcha un nom : Michael Morris. Ce fut le signal de la ruée et tout le monde se précipita à l'intérieur dans l'espoir d'avoir un autographe. Quelle ne fut pas leur déception en ne trouvant qu'un petit assistant de vingt ans venu acheter des chevaux pour ne pas se faire écharper par un réalisateur colérique.

Fullerton leur confirma que personne d'autre que moi n'était venu et ils repartirent, déçus. Lockhart, lui, resta, très intéressé par ma demande. Il se fichait pas mal que ce soit pour un film, mais il était heureux de voir tomber dans son escarcelle ces beaux dollars auxquels il ne s’attendait pas.

Il était prêt à me louer les chevaux pour une durée d'une semaine à un dollar cinquante par tête, et cinquante cents par tête de bétail, pour la même durée. Si je lui prenais les bêtes pour le mois, son prix serait d’un dollar par tête et par semaine pour les chevaux, le prix resterait inchangé pour les bœufs, et il me louerait aussi deux cowboys pour s'en occuper.

D'ici là, je ne doutais pas que les chevaux demandés par Darrow seraient arrivés et je dis à Lockhart qu'une semaine suffirait amplement, mais qu'un dollar cinquante, même pour quelques jours, c'était beaucoup trop.

Je lui proposai un dollar par cheval, il me répondit qu'il était prêt à aller jusqu'à un dollar et vingt-cinq cents, mais que c'était son dernier mot. Je ne me démontai pas et lui fit une nouvelle proposition : un dollar par cheval et un prix inchangé de cinquante cents pour chaque tête de bétail. Cela lui parut une bonne affaire, et finalement, il accepta.

– Et vous me prêtez un cowboy pour s'en occuper, ajoutai-je avec assurance.

Il fit la sourde oreille et je commençai à aligner mes arguments.

– Votre gars sera nourri, logé et il vous ramènera un tas de photos dédicacées. Et surtout, si d’autres tournages reviennent dans le coin, vous serez connu et on s’adressera à vous.

Il hésita encore un peu, puis accepta.

– Le gars vous amènera les bêtes et restera jusqu’a ce que vous n’en ayez plus besoin.
– Marché conclu, dis-je en hochant la tête avec un air satisfait.

J’aurais sans doute été moins content de moi si j’avais su que pendant ce temps, à quelques kilomètres de là, deux hommes poussaient devant eux un troupeau de cent chevaux et cinquante bœufs en direction du nord.

Les deux cavaliers portaient des chapeaux à larges bords et des cache-poussière qui leur descendaient jusqu'aux chevilles. Ils avaient plaqués leurs foulards sur leurs visages pour se protéger de la poussière et présentaient une authentique vision d’un Ouest déjà presque révolu.

Le plus grand des deux s'approcha de son compagnon et agita sa blague à tabac presque vide.

– Je n'ai plus rien à fumer. Custer est là en bas, je vais aller en acheter. Je te rattraperai d'ici une heure. Tu as besoin de quelque chose ?
– D'un bon steak, d'une bouteille de bourbon et d'une jolie fille. Mais je ne crois pas que tu pourras les ramener tous les trois en travers de ta selle, alors je m'en passerai.

Le grand sourit et éperonna son cheval en direction de l'est, pendant que son compagnon plein d'humour continuait à pousser les bêtes vers le nord.

Quelques minutes plus tard, alors que je sortais du bureau de poste de Custer avec en poche 125 dollars obtenus de haute lutte au téléphone avec Charles Darrow, j'eus une vision qui semblait tout droit sortie d'un film de chez Eagle Pictures.

Vêtu d'un grand chapeau et d'un long manteau, un cavalier arrivait au trot, sa silhouette se détachant dans le soleil matinal. Il s'arrêta devant le drugstore, cependant que je retournais vers le Sioux Head Bar où Lockhart m'attendait pour recevoir l'argent que je lui devais.

Alors que le rancher finissait de compter les billets, la porte du bar s'ouvrit et le cowboy que j'avais vu arriver au galop entra. Il inspecta les lieux avec méfiance, puis marcha jusqu'au bar, sur lequel il jeta une pièce en demandant un whisky.

Fullerton lui servit un verre, puis commença à lui parler comme il le faisait avec tous ses clients.

– Dites, vous avez l'air d'avoir fait un rude bout de chemin, l'ami.
– Ouais. Depuis Hawk Springs dans le Wyoming jusqu'ici en moins de cinq jours.
– Vous amenez du bétail au Ranch Budd ?

Le cowboy fit un signe négatif de la tête.

– Ranch Smith ? Ranch Lockhart ?

Le cowboy finit son whisky avant de répondre.

– Non. Je convoie des chevaux pour une équipe qui tourne un western, un peu plus au nord.

À ces mots, le regard de Fullerton se tourna vers moi. Ayant involontairement entendu ce que le cowboy venait de dire, je levai les yeux en direction de la haute silhouette accoudée au comptoir, pendant que Lockhart finissait de ramasser l'argent avec précipitation.

Il s'en suivit un moment de silence, puis l’homme s’éloigna imperceptiblement du bar et pivota lentement vers moi, semblant comprendre sans que rien ne lui ait été dit que quelque chose de problématique était en train de se passer.

– Je fais partie de cette équipe de tournage, dis-je. Vous avez un jour de retard. J'étais en train de remplacer les chevaux que vous deviez nous livrer hier.

Le cowboy fit glisser son regard bleu acier sur Lockhart, qui avait mis l'argent dans son portefeuille, et le portefeuille dans sa poche.

– Je suis désolé, dit l'homme. On a eu des ennuis en traversant la Laramie, il a fallu qu’on creuse.

Sur le moment, cette remarque me parut obscure et ce n'est que plus tard que je devais la comprendre.

– Écoutez, dis-je alors au rancher, il est encore temps de s'arranger.
– Comment ça ? répondit-il vivement. Un marché et un marché, Wilson ! Maintenant, ces 125 dollars sont à moi, que vous preniez mes bêtes ou pas !

Je me rendis compte alors que les choses n'allaient pas être aussi simples que je l'avais espéré en apprenant que les chevaux demandés par Darrow arrivaient finalement là à temps.

– Écoutez, dis-je à Lockhart après quelques instants de réflexion, je propose que vous gardiez vingt dollars pour votre dérangement et que vous me rendiez le reste. Comme ça, nous serons quittes.
– Pas question ! rugit-il. Ce genre de petites combines fonctionnent peut-être à Hollywood, mais ici, un marché est un marché.

Durant tout l’échange, le cowboy n’avait cessé de faire aller son regard de Lockhart à moi, en fonction de celui qui s’exprimait. Cette fois, il resta fixé sur l’éleveur.

– Monsieur, lui dit-il calmement, je vous conseille d'accepter cette proposition qui me semble tout ce qu'il y a de plus généreuse.
– Mêlez-vous de ce qui vous regarde, répondit vivement Lockhart en faisant mine de se lever.

Le cowboy s'écarta encore un peu plus du bar, rejeta le pan droit de son cache-poussière en arrière et un colt apparut. Lockhart s'immobilisa et les deux hommes se regardèrent droit dans les yeux durant une seconde qui me parut durer une éternité, puis le grand homme reprit la parole, avec une nuance de menace dans la voix.

– Rendez-lui son argent, espèce d'escroc, ou je vais vous montrer une combine qui marche partout, à Hollywood comme dans l'Ouest !

Lockhart hésita un instant, puis plongea sa main dans sa veste, en sortit son portefeuille, y prit les billets et les jeta sur la table devant moi d’un geste rageur. Puis il se tourna vers Fullerton.

– Je m'en souviendrai de tes affaires en or, toi !

Il marcha jusqu'à la porte d'un pas si hargneux que le plancher en tremblait, puis jeta un dernier regard haineux en direction du cowboy, puis de moi, avant de sortir.

– On se retrouvera, Wilson ! Et vous aussi, le trouble-fête !

Il sortit en faisant claquer derrière lui la porte à double battant, cependant que je ramassais rapidement les billets. Le cowboy retira son chapeau et ses cheveux gris apparurent, ainsi que ses yeux d'un bleu perçant, qui contrastaient avec la peau burinée et halée de son visage. Il s'approcha de moi et me tendit la main.

– Braxton Harrington, mais en général, on m'appelle juste Brax.
– Lane Wilson. Je vous remercie.
– De rien. Je n'aime pas les escrocs et je suis de mauvais poil. Maintenant, fiston, si tu permets, faut que j'aille rejoindre tes chevaux.

Il me salua d'un signe de tête, remit son couvre-chef et sortit d'un pas nonchalant. Je payai ce que je devais au barman et sortis à mon tour.
Braxton Harrington, ou Brax, comme il m'avait dit de l'appeler, avait déjà quitté la ville et chevauchait vers le nord-ouest. Je remontai dans la jeep et reprit le chemin du camp pour annoncer la nouvelle à Pierson.

À suivre...

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 14 juin 2019 11:25

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE IV
ROMANCES

Le Vieux Crocodile avait appliqué son programme de la veille. Il était parti vers le nord avec l'équipe technique, Joe Rutherford et Michael Morris pour tourner les plans de Joe Crook, l'éclaireur, perdu seul en territoire sioux après que le traître Jack Belden l'eût abandonné.

Au camp, on m'indiqua où je pourrais le trouver et je remontai dans la jeep et partis en direction du lieu de tournage. Je ne tardai pas à atteindre un plateau qui se terminait par une falaise d'une dizaine de mètres de hauteur. Je trouvai des traces évidentes du passage de l'équipe, mais ne pus la découvrir. Je continuai jusqu'à atteindre le bord du précipice et arrêtai le véhicule.

En bas, j'entendis Pierson qui hurlait ses directives à tout le monde.

– C'est bon Michael, continue à descendre à cette cadence ! Parfait ! Arthur, rapproche-toi de lui maintenant ! Doucement ! Maintenant, suis sa descente !

Je restai immobile et silencieux jusqu'à ce que j'entende le Coupez ! tant attendu, puis je m'approchai de la falaise.

– Déjà revenu ! m’interpela Pierson en m’apercevant. Ça tombe bien, j'ai du boulot pour vous. Vous avez les chevaux ?
– Ils seront là dans l'après-midi, dis-je avec satisfaction. Les chevaux de Darrow. Ça ne coûtera pas un sou de plus à Eagle Pictures.
– Ça, c'est le cadet de mes soucis ! répondit Pierson.

Puis il réfléchit un instant avant de reprendre.

– Voilà ce que nous allons faire. Dès que les chevaux seront là, vous m'en enverrez deux après avoir mis David Thorpe sur le dos de l'un d'eux. Je tournerai la scène où Belden laisse tomber Crook et je reviendrai.

Il se tourna vers Rutherford, le réalisateur de deuxième équipe, dont les yeux injectés de sang laissaient à penser qu’il avait pas mal célébré notre arrivée la veille.

– Joe, vous allez repartir avec Wilson, prendre un chariot et tourner les plans dont nous avons parlé hier.
– Mais le crépuscule tombera avant que je finisse ! protesta Rutherford d’une voix implorante.
– Eh, bien ! Vous finirez au crépuscule ! répondit Pierson, pas attendri le moins du monde. Il n’y a qu’à imaginer que le chariot perdu rejoint les autres après une nuit de voyage angoissante à travers la plaine hostile. Essayez de me faire un beau plan avec le chariot qui s'éloigne et le soleil couchant au loin. Green adorera ça. Et les spectateurs aussi !
– Bien, M. Pierson.

Je remontai dans la jeep et retournai au camp. J'y trouvai David Thorpe, qui jouait le rôle du salaud, Jack Belden, en train de faire répéter Helen Carver, qui interprétait la femme du chef de convoi. Bien qu'il campât presque toujours des méchants à l'écran, David était dans la vie le plus chic gars du monde. Il était toujours prêt à donner un coup de main aux autres comédiens et même aux techniciens.

David avait été marié à une jeune actrice au temps du muet, mais elle s'était tuée dans un accident de voiture plusieurs années auparavant. Il ne s'en était jamais vraiment remis et ne s'était plus jamais attaché à aucune femme. Mais Helen Carver lui plaisait et il se disait qu'elle était peut-être celle qu'il lui fallait.

J'interrompis leur répétition pour expliquer à David qu'il devrait plutôt répéter le moment où il laissait tomber Crook, parce que le Vieux Crocodile avait l'intention de la tourner dans l'après-midi, dès que les chevaux arriveraient. Il acquiesça et ils feuilletèrent le script jusqu'à la scène dont je parlais. Helen Carver prit le rôle de Crook et ils reprirent leur travail.

Je me mis alors en quête de June MacLean, la jeune actrice dont Rutherford aurait besoin pour tourner la scène de l'après-midi.

Le personnage qu'elle interprétait dans La Piste de l'Ouest était son deuxième rôle, après une apparition dans une petite production, et elle avait un trac énorme. Je la trouvai en train d'apprendre ses quelques lignes de dialogue avec Michael Morris vers la fin du film.

Quelques phrases à peine, mais qui faisaient comprendre ce qu'il ressentait pour l'héroïne, interprétée par Maggie Cameron, plus habituée aux mélos qu'aux westerns, mais qui filait depuis quelques temps le parfait amour avec Harold Leverett, le chef-décorateur du film. Pour un homme que son raffinement avait souvent rendu suspect d’homosexualité, il faisait à présent bien des jaloux chez les plus virils des mâles de la profession. Maggie avait accepté le rôle pour rester avec lui sur le tournage, à la plus grande joie d'Alfred M. Green et de Barry Conklin, l’attaché de presse d'Eagle Pictures.

Les journaux adoraient ce genre d'idylles sur les tournages, mais June MacLean, pour sa part, était encore loin de pouvoir prétendre à de tels honneurs de la part de la presse. On avait dit du bien d’elle pour son rôle précédent, mais le film était mineur et la profession ne s'intéressait guère aux acteurs de second plan dans des films de troisième ordre.

Mais le responsable de casting d'Eagle Pictures, Franklin Pangborn, était un véritable découvreur de talents. C'était lui qui avait sorti Michael Morris des westerns fauchés où il s'était enfermé après des débuts prometteurs. Pangborn était également un homme sur qui on pouvait compter : c'était lui qui avait soutenu David Thorpe après l'accident de voiture de sa femme. Enfin, il était d'une redoutable efficacité lors des castings. Un coup d'œil, un clignement de paupière, et il avait jaugé le comédien qu'il avait en face de lui, l'avait imaginé dans le rôle pour lequel il postulait et avait décidé s'il faisait l'affaire ou non.

Et il ne s'était jamais trompé jusqu'alors.

C'est ce que je tentai d'expliquer à June MacLean lorsqu'elle me fit part de son trac. Je lui posai la main sur l'épaule comme si j’avais quinze ans de métier derrière moi, et je lui dis pour lui donner confiance :

– June, si Franklin Pangborn vous a choisie, c'est que vous êtes faite pour ce rôle. On ne verra que vous dans cette scène et les spectateurs ne sont pas prêts d'oublier le plan que Joe Rutherford va faire de vous cet après-midi, assise à l'avant de votre chariot.
– Cet après-midi... commença-t-elle d’une voix paniquée. Mais je pensais qu'on ne tournerait ça que dans une semaine.
– Oui, mais il y a eu un changement de programme à cause du retard des chevaux.

Je sortis de sa tente après lui avoir encore une fois tapé gentiment sur l'épaule. En m'éloignant vers les chariots que les décorateurs avaient équipés la veille, je réalisai à quel point June était une jeune femme charmante et je me dis qu'il fallait que j’apprenne à mieux la connaître. Après tout, je ne l'avais vue dire au revoir à personne à la gare de Los Angeles, et j'étais célibataire aussi.

June MacLean occupa mes pensées durant quelques minutes, puis je repris la jeep et allai repérer l'endroit où je devais tourner dans l'après-midi. Ça aurait été à Rutherford de le faire, mais un rendez-vous urgent avec une bouteille semblait l’en empêcher.

À quatre kilomètres du camp, une vallée descendait vers le nord. J'y jetai un œil, trouvai un endroit pour placer la caméra pour plusieurs des plans, tentai d'imaginer la position du disque du soleil couchant et l’endroit où devrait se trouver le chariot à ce moment précis. Une fois ces détails réglés, je retournai au camp.

L'heure du déjeuner était passée, mais Bill Sparks tenait toujours quelque chose au chaud pour les retardataires. Il me servit une pleine assiette d'une de ces viandes en sauce dont il avait le secret, et je n'eus que le temps d'engloutir ce festin avant que ne retentisse à l'autre bout du camp un cri de joie et d’excitation repris par bien des voix.

« Les chevaux ! »

J'avalais les dernières bouchées en vitesse et me précipitai du côté des appels. Presque tout le camp se tenait déjà là et regardait le troupeau poussé par les deux cowboys passer lentement pour gagner un pâturage qui se trouvait à un demi-mille au nord. Je me retrouvai à côté de June MacLean, pas tout à fait par hasard, et lui dit :

– Le plus grand s'appelle Brax Harrington. Je l'ai rencontré ce matin à Custer. C'est un sacré bonhomme. Un vrai cowboy, avec colt à la ceinture et tout, pas un de ces bellâtres des westerns de Poverty Row.
– Ce n'est pas un colt à la ceinture qui fait un homme, M. Wilson, me répondit sèchement June.
– Lane, la corrigeai-je, tentant d’être aussi charmant – et charmeur – que possible. Nous avons le même âge, vous n'allez pas me donner du M. Wilson jusqu'à la fin du tournage.
– D'accord, Lane, me répondit-elle en souriant.

Bien joué, me dis-je cependant que les derniers chevaux passaient devant nous et que les techniciens et les figurants se remettaient en mouvement pour aller reprendre leurs activités.

L'arrivée des chevaux signifiait que le lendemain, le véritable travail commencerait. Mais pour certains, comme David Thorpe, cette première journée de dilettante était terminée.

David Thorpe, revêtu de son costume de méchant, monta dans une jeep avec un chauffeur, cependant qu’un assistant-accessoiriste promu cowboy les suivait avec deux chevaux vers l’endroit où Pierson les attendait au nord du camp, pour tourner les plans qui précédaient ceux que le Vieux Crocodile avait mis en boîte le matin.

De mon côté, après avoir fait atteler un chariot, je pris la direction de la vallée avec Rutherford, de plus en plus alcoolisé, June MacLean, une équipe caméra, un preneur de son et quelques techniciens supplémentaires.

Rutherford allait se contenter de tourner les plans prévus par le script, mais sur mon conseil, il en ajouta un dont il s’attribuerait évidement tout le mérite. Je pensais qu’on devait souligner le désarroi de la jeune femme qui se retrouvait seule dans la prairie après la mort de son mari, alors je fis mettre le chariot en place pour le plan à contre-jour dont j’avais eu l’idée, qui exploiterait parfaitement le crépuscule.

Nous répétâmes plusieurs fois la scène : June se dressait, regardait au loin, puis faisait avancer ses chevaux et le chariot s'ébranlait. Rutherford se contentait d’approuver mes indications et d’en répéter quelques-unes, pour bien montrer qui dirigeait la deuxième équipe, et lorsque nous fumes prêts, nous attendîmes en bavardant que le soleil veuille bien se coucher.

Tout le monde était en place et au moment propice, qui ne durerait que quelques instants, je demandai le silence, puis criai : « Moteur ! ». Mais ce fut Rutherford qui éructa « Coupez ! » avec un air satisfait. Tout avait fonctionné exactement comme je l'espérais – les rushes le prouveraient – et nous reprîmes le chemin du camp pour un repas – puis un repos – bien mérités.

À suivre...

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 15 juin 2019 11:05

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE V
« IL A FALLU QU’ON CREUSE. »


Parler pendant une heure avec June avait été un plaisir, mais elle n'avait pas l'exclusivité de mes pensées. Brax Harrington y occupait également une place non négligeable.

Sur le moment, son intervention du matin m'avait impressionné, mais je n'y avais pas vu autre chose que de l'intimidation. Cependant, à la réflexion, je me demandais s'il n'avait pas réellement eu l'intention de tirer sur Lockhart. De plus, ce qu'il m'avait dit à propos de la traversée de la Laramie – On eu des ennuis, il a fallu qu’on creuse. – m'intriguait de plus en plus. Je ne savais pas exactement ce qu'il avait voulu dire par là, même si j’imaginais évidemment un événement funeste, et je voulais en avoir le cœur net.

Je ne trouvais pas Brax attablé avec le reste de l’équipe. L'autre cowboy n'était pas là non plus.

Je demandai à un figurant s'il savait où se trouvaient les hommes qui avaient amené le troupeau et il me répondit avec un clin d’œil : « Avec le troupeau, évidemment. »

Je finis de manger et partis en direction du pâturage. En approchant, je vis dans la pénombre une clôture rudimentaire – des pieux reliés par des cordes – qui encerclait les bêtes. Un peu à l'écart des bêtes brûlait un feu de camp à côté duquel Brax Harrington et son compagnon étaient assis.
Je m'approchai et saluai les deux hommes. Brax me répondit d’un hochement de tête, mais l’autre releva la tête et sourit en me tendant la main.

– Billy Kearns, jeune homme. Je suppose que c’est toi dont Brax m’a parlé et qui as eu des démêlées à Custer ce matin ?
– Bonjour, dis-je en serrant sa main offerte. Oui, c’est moi. Heureusement, il est arrivé à point nommé. Sinon, ça aurait pu mal tourner, je crois.
– Brax a un don pour arriver pile poil pour te sauver la mise. Ça ne t’ennuie pas que je te tutoie, au moins ?

Son large sourire et ses yeux rieurs le rendaient si sympathique que cela ne me dérangeait en rien, et puis, comme Brax, il aurait sans doute pu être mon grand-père, alors je ne l’imaginais pas en train de me vouvoyer et de me donner du Monsieur chaque fois qu’il m’adresserait la parole.

Enfin, quand je dis qu’il aurait pu être mon grand-père, façon de parler. Et si ça ne me dérangeait pas, ça en aurait sans doute dérangé beaucoup d’autres, surtout à l’époque, parce que Billy Kearns, qui était arrivé dans le camp foulard sur le nez et gants de cuir sur les mains, avaient la peau noire comme de l’ébène et était certainement fils ou petit-fils d’esclaves affranchis – il devait avoir dans les soixante ans, comme celui que je supposais être son patron.

Supposition idiote, mais même si j’étais né et avaient été élevé dans le Nord, dans le Minnesota, un État bien loin du fracas des canons durant la Guerre civile et de la fracture qui divisait encore sournoisement le pays et part et d’autre d’une ligne Mason-Dixon qui n’aurait dû être depuis longtemps qu’un mauvais souvenir, certaines conceptions avaient la vie dure, comme celle qu’un homme de couleur devait forcément être l’employé d’un Blanc. Mais comme je n’allais pas tarder à l’apprendre, Brax et Billy conduisaient ce bétail sur un pied d’égalité, pas comme un éleveur et son vacher, mais comme des associés.

Je désignai une place libre près du feu avec un air interrogateur pour savoir si je pouvais m’asseoir et Brax m’y invita en écartant la main. Avant même que je ne fus sur le sol, en face de Billy et lui, il me tendait déjà une tasse de café.

– Pourquoi vous ne dormez pas au camp ? lui demandai-je après l’avoir remercié. Il y a sûrement de la place dans une des tentes.
– Demain, peut-être, me répondit-il. On n'a pas fini l'enclos et je ne tiens pas à ce que la moitié des bêtes fiche le camp pendant la nuit.

J'acquiesçai d'un signe de tête, cherchant à poursuivre la conversation. Cet homme d'un autre âge me fascinait déjà, même si je ne le connaissais pas et si je ne l’avais vu en tout et pour tout que quelques minutes. J’avais envie d’en apprendre davantage sur lui.

– Je voulais encore vous remercier pour ce matin, hasardai-je. Je ne pensais pas que ce Lockhart était comme ça.
– Ce type appartient à la plus sale espèce d'escroc qu'il y a sur cette terre. Toujours prêt à tirer parti de la faiblesse des autres. Mauvais perdant. Il faudra te méfier si tu retournes à Custer.

– Pourquoi ? demandai-je, avec une naïveté qui déconcerta totalement mes interlocuteurs.
– Je ne serais pas surpris qu'il envoie quelqu'un te casser la figure. C'est tout à fait son style.

Je hochai de nouveau la tête, puis nous restâmes silencieux un moment. Je repris finalement, aiguillonné par la curiosité, à propos de la traversée de la Laramie.

– Le voyage a été pénible ?

Brax me regarda comme s’il savait exactement où je voulais en venir et me répondit dans ce sens.

– Seulement pour le type qui était ivre et qui a bu la tasse dans la Laramie. On l'a enterré sur la rive nord. En dehors de ça, pas de problème.

Il a fallu qu’on creuse.

C’était donc ça qu’il avait voulu dire.

Il ne semblait guère affecté par cet événement tragique qui ne remontait pourtant qu’à quelques jours. Mais en le regardant mieux, cependant qu’il buvait son café à petites gorgées, je réalisai qu’il était un de ces hommes dont le visage ne devait laisser passer aucune émotion. Qu’il s’agisse de la joie, de la peine, du bonheur ou de la colère, il ne devait rien laisser transparaître.

Il finit son café et se leva.

– Faut que j'aille surveiller les bêtes. Bonsoir, Wilson. Le troupeau est grand, Billy, alors je veux bien que tu te viennes m’aider avant demain.

Billy enleva son chapeau et, le plaçant devant lui en le tenant par ses larges bords, la tête baissée en signe de soumission feinte, il répondit :

– Oui, Massah ‘rington. Je vais veni’ de qu’j’aurai fini mon café. Si le maît’e le permet, Massah ‘rington.

Je restai quelques secondes interloqué, me demandant si c’était du lard ou du cochon, mais Brax esquissa une grimace qui était à coup sûr un sourire et lâcha avec ironie :

– C’est ça, fous-toi de moi, associé. Vide pas toute la cafetière avant de ramener tes fesses, comme tu fais d’habitude. À plus tard, Wilson.

Sans attendre de réponse, il monta sur son cheval et s'éloigna en direction du troupeau à demi parqué. Billy Kearns me regardait avec un sourire amusé.

– C'est un sacré bonhomme, pas vrai ?

J'acquiesçai d'un hochement de tète.

– Lui, c'est un vrai cowboy, pas un de ces rigolos que vous montrez dans vos westerns. Il est pas très causant, mais efficace. Il fait des efforts avec toi.

Je hochai la tête. Je n’étais guère loquace non plus, surtout face à tout ce qui pouvait ressembler à un compliment.

– Il vous a appelé « associé ». Vous l’êtes vraiment ?
– Oui, mon garçon, et même, ça fait un sacré bail. On s’en rencontré en pendant la guerre contre les Espagnols, à Cuba. J’étais dans le 9e de Cavalerie, Buffalo Soldier, sous les ordres de « Black Jack » Pershing, et lui était un des Rough Riders de Teddy Roosevelt. Qu’est-ce que tu dis de ça ? Commandés par un futur général en chef et un futur président ! On a pas mal bourlingué après ça, et j’adorerais te raconter combien de fois j’ai sauvé la vie de ce gars-là, mais c’est la mienne qui sera en danger qui si je le rejoins pas vite fait !

Les Rough Riders, Pershing, Roosevelt, Cuba… Tous ces noms faisaient jaillir dans mon imagination un flot d’images plus héroïques les unes que les autres, et déjà, j’imaginais Brax et Billy, de 40 ans plus jeunes, se ruant à l’assaut des hauteurs de San Juan. Mais avant qu’il file lui aussi, je voulais en savoir plus sur l’incident qui avait coûté la vie à un homme.

– Qu'est-ce-qui s'est passé sur la Laramie ? demandai-je, me décidant à poser la question qui me brûlait les lèvres depuis le matin.
– Un jeune idiot qui se croyait plus fort que tout le monde avait emmené du bourbon dans ses fontes. Il était complètement saoul au moment de traverser. À cette époque de l'année, le débit est rapide et il y a des tas de tourbillons. Le type devait faire passer les bœufs, il a dirigé son cheval en plein milieu du troupeau et la bête a reçu un coup de corne. Elle est devenue folle et s'est jetée dans le courant. Il a vidé ses étriers et le temps qu'on le sorte de l'eau, il était mort. C'est Brax qui a creusé sa tombe pendant que je faisais le compte des bêtes pour vérifier qu'on n’en avait pas perdu. C’est toujours Brax qui creuse.

Son explication factuelle, sans plus d’émotion que Brax n’en avait manifesté, pouvait sembler inhumaine, mais pour des hommes qui en avaient tant vu, la mort faisait partie de l’existence au même titre que n’importe quel autre impondérable.

– Tu sais, ajouta Billy en se levant pour aller rejoindre Brax, il y a une règle dans la vie… Dans la vie qu’on a vécue avec Brax, en tout cas. Celui qui commet une erreur le premier enterre ses morts le premier.

J’acquiesçai pour montrer que je comprenais l’idée. Il me salua d’un signe de tête et s’éloigna pour aller se mettre en selle. Pour la Laramie, son explication me suffisait et je retournai au camp, pensant à cet homme qui était mort pour que nous puissions tourner notre film. Que cela ait été sa faute ou non n'avait pas vraiment d'importance. Il y avait quand même matière à réfléchir.

Pourtant, ni Brax ni Billy n'avaient l'air particulièrement retournés pas la perte de leur cowboy.

Ces gars-là n'étaient pas ordinaires. Non, vraiment pas !

Je regagnais le village de tentes, me glissai dans la mienne, puis sous ma couverture, et m'endormis ce soir-là en me demandant si on pourrait tirer de leur aventure un bon scénario.

À suivre...

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Messagepar Loco » 16 juin 2019 12:42

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE VI
« LES INDIENS NE VIENDRONT PAS. »


Le lendemain, le tournage commença pour de bon.

Nous devions filmer la première scène, qui montrait le convoi en train de s'élancer à travers la plaine. Il fallut un moment pour atteler l'ensemble des chevaux aux chariots, puis la colonne s'éloigna du camp, qui se trouva quasiment déserté. Seul devait y rester Bill Sparks, le cuisinier, qui nous rejoindrait à midi avec de quoi nous couper la faim.

Nous filmions avec deux caméras, et la mise en place des figurants et des voitures avant chaque prise était un travail long et fastidieux. Nous communiquions par porte-voix interposé, par grands signes, par pantomime. Pierson avait donné des directives précises sur les plans qu’on devait tourner et on avait intérêt à ne pas en rater un seul, parce que le Vieux Crocodile n'était pas de très bonne humeur ce jour-là.

La veille, il avait commencé à piocher dans la réserve de whisky que je lui avais ramenée de Hill City, et la gueule de bois le rendait hargneux.
Un peu à l'écart, Brax et Billy nous regardaient travailler avec un certain amusement. Ils intervenaient entre les prises pour montrer aux figurants comment s'y prendre avec les chevaux et les bœufs, puis retournaient à leur poste d'observation.

Brax n'était pas le genre de type à aller beaucoup au cinéma. Mais des films, il en avait vu, forcément, et souvent des westerns. À présent, il découvrait l'envers du décor : tout ce monde qui s'affairait autour des acteurs et des décors, tout le travail qu'il fallait produire pour donner à quelque chose d'absolument factice l'aspect de la vérité.

Quoique Brax aurait eu beaucoup à redire sur la question du réalisme. Tous ces figurants bien propres, guillerets, gambadant presque autour des chariots, ça n’avait rien à voir avec les récits de la conquête qu’il avait entendus enfant.

Ses parents avaient vécu quelque chose de similaire à ce que nous filmions, et ça avait été loin d’être un voyage d’agrément. De temps à autre, il lançait à Billy un regard dépité, mais il n’était pas là comme conseiller technique, juste pour s’occuper des chevaux et du bétail.

La journée passa sans le moindre incident. Tout marchait à la perfection. Nous tournâmes la scène du départ, ainsi que quelques plans supplémentaires. Pierson était satisfait et nous rentrâmes au camp pour dîner et dormir, tous trop fatigués par ce premier jour pour beaucoup échanger ce soir-là.

Le lendemain, Pierson tourna la première séquence importante entre Michael Morris et Maggie Cameron : la rencontre de leurs personnages respectifs qui ne semblaient pas au départ s'apprécier tellement. Mais bien sûr, les choses changeaient avant la fin.

À l'époque, les gens payaient leur place de cinéma pour avoir de la romance, pas pour voir un monsieur et une dame s'agiter entre deux draps. Ou au-dessus. Il n'était prévu que deux scènes de baiser entre Michael et Maggie, et Pierson préférait attendre un peu avant de tourner ces scènes sentimentales, qu'en tant que réalisateur il trouvait assez ennuyeuses.

Pour ma part, je devais aider Joe Rutherford à tourner des plans du méchant, David Thorpe, et de sa rencontre avec un jeune chasseur du convoi, interprété par Ward Fleming, un ami de longue date de Michael Morris, mais qui restait cantonné dans les rôles secondaires, malgré une certaine présence à l'écran.

Ward épaulait la silhouette de Thorpe sur son cheval, pensant qu'il s'agissait d'un Indien, puis se rendait compte que c'était un Blanc. Mais pour le spectateur, il était clair que cette silhouette sombre se détachant dans le soleil ne pouvait appartenir qu'au retors Jack Belden, ennemi juré du guide Joe Crook.

Je sais, tout cela était bien convenu, cousu de fil blanc – même si Belden était tout de noir vêtu – et personne ne douterait une seconde de qui était qui dans l’histoire, ni de celui qui serait tué à la fin. Le héros, à l’époque, ne pouvait pas mourir. Quelques décennies plus tard, Michael Morris mourrait plusieurs fois à l’écran, une fois devenu un vieil acteur fatigué, mais pour l’instant, nul ne pouvait avoir d’inquiétude quant au fait qu’il sortirait vivant de cette aventure.

Ward Fleming, lui, mourrait pour ainsi dire sur un tournage pour la télévision, dont il serait devenu une star avant de disparaître. Quand j’ai appris sa mort, j’ai été bien triste, en me souvenant du bon camarade qu’il était sur le tournage de La Piste de l’Ouest.

Grâce au talent de Pierson – et aux efforts de toute l’équipe pour le satisfaire et éviter ses claquements de mâchoire courroucé – les scènes prévues furent mises en boîte avant le soir, et lorsque je rentrai au camp, j'y trouvai un télégramme adressé à Pierson ou à moi. Quelqu’un était venu de Hill City nous l’apporter, espérant voir des vedettes, mais n’avait trouvé qu’un cuisinier en train de faire la plonge.

C’était un message de Charles Darrow.

Pierson. Wilson. Hill City. SD.
Figurants indiens prévus pour scène attaque ne viendront pas. Stop.
Engagez Indiens Sioux réserve Pine Ridge. Stop.
Budget 6000 dollars maximum. STOP.
Darrow. Hollywood. Cal.


Décidément, Darrow n'avait guère de chance avec La Piste de l'Ouest : les chevaux en retard, les figurants qui changeaient d'avis au dernier moment...

Qu'allait-il encore y avoir comme contretemps ?

La rivière dans laquelle nous devions tourner la scène de la crue allait-elle s'assécher ?

Allait-il se mettre à pleuvoir à seaux lors des scènes qui étaient censées figurer la traversée du désert ?

Je rangeai le télégramme dans ma poche et sautai dans une jeep pour aller prévenir Pierson de la bonne nouvelle et prendre ses instructions – quoique je n'eus aucun mal à les anticiper :

« Allez à Pine Ridge, arrangez-vous avec l'agent indien, le chef de la tribu ou qui vous voulez, mais trouvez-moi 300 indiens pour la semaine prochaine ! »

Pierson faisait une des dernières prises de la journée lorsque j'arrivai. Je le rejoignis auprès de la caméra et lui expliquai la situation. Dès qu'il eut examiné le télégramme, comme je l'avais prévu, il me chargea de me négocier avec les Sioux de Pine Ridge pour qu'ils acceptent de tourner dans notre film.

Alors que j'allais commencer à lui expliquer que les Sioux se refusaient toujours à tourner dans des films, quelque chose se passa à l'avant de la colonne de chariots.

Un serpent à sonnettes avait eu la mauvaise idée de sortir de son trou entre les pattes d'un cheval et à présent l'animal, terrifié, se cabrait et hennissait. Brax se tenait à l'écart, mais en entendant la bête, il sauta à en selle et se dirigea vers le chariot. Déjà, l'attelage affolé se précipitait au galop à travers la plaine.

Brax, éperonnant sa monture, se rapprochait de la voiture et des chevaux emballés.

D'un coup d'œil, Pierson évalua l'angle et, faisant pivoter sa caméra, commença à filmer la scène. S'il restait assez de métrage dans la bobine, il allait pouvoir ajouter une séquence fabuleuse au script de Dennis Peacock.

Brax était à présent a la hauteur de l’attelage. Il se pencha sur sa selle, bien que son cheval fût toujours lancé au galop, et saisit les rênes qui battaient les flancs de l'animal de tête. Il tira brutalement et le cheval ralentit, intimant le même changement à ses compagnons. Bientôt, le chariot s'immobilisa, et Pierson arrêta son panoramique.

– Superbe ! Magnifique l Bon sang, quelle cascade ! s'exclama-t-il.

Mais je n'étais plus là pour l'entendre.

Brax était en train de s'assurer que les figurants qui se trouvaient dans la voiture n'avaient rien lorsque je rejoignis le chariot.

– Et bien, lui dis-je, ça fait deux fois en deux jours que vous évitez au film de sacrés ennuis !
– Je n'ai fait que mon travail. Quand les chevaux font des leurs, c'est mon boulot de les arrêter.
– Quand même ! Votre exploit va faire de vous l’acteur d'une des séquences choc du film. M. Pierson a réussi à vous filmer en action. Un grand moment de cinéma.
– Ah ? dit laconiquement le vieux cowboy avant de s'éloigner tranquillement en emmenant le chariot derrière lui.

Brax en avait vu des tas, de ces « grands moments de cinéma », dans son existence.

Sur les pistes, dans l’armée, dans des saloons, pour un mot de trop, une mauvaise carte, une imprudence due à l’alcool, une vantardise qu’on n’avait pas voulu retirer, et il savait que cette fois, on s’en tirait bien. Ce n’était pas toujours le cas, et quand ça finissait mal, eh bien, comme il aimait à le dire, il fallait creuser.

Alors que je le regardais regagner la colonne en guidant le chariot, je sentis ma fascination pour lui grandir encore davantage.

À suivre...

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 17 juin 2019 11:33

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE VII
PINE RIDGE


Le lendemain matin, après une nuit passée en partie à me demander comment j’allais m’y prendre pour convaincre les Indiens dont Pierson avait besoin, je partis pour la réserve sioux à bord d'une des jeeps, empruntant la Route 385 jusqu'à Oelrichs avant de prendre la 18 vers Pine Ridge, une petite bourgade crevant de pauvreté au milieu des Badlands du Dakota.

C'était là que vivaient quelques milliers d'Indiens Sioux depuis près de 50 ans. Depuis qu’ils avaient été définitivement battus par l’armée américaine au terme d’une résistance héroïque.

«Vivaient» est un bien grand mot : ils survivaient plutôt qu'autre chose.

Aujourd'hui, la situation est sensiblement différente. Pas dans les faits, parce que la plupart des Sioux de la réserve sont aussi misérables maintenant qu'ils l'étaient à l’époque, mais dans les esprits, les choses ont changé. Après les troubles qui ont agité la réserve durant les années 1970, le siège de Wounded Knee et la guerre civile entre la milice indienne épaulée par le FBI et les traditionnalistes, les Sioux ont retrouvé une partie de leur spiritualité et surtout de leur honneur.

Mais le gouvernement ne leur a toujours pas rendu leurs terres et ils ne redeviendront pas l'égal de ce qu'ils étaient tant qu'ils n'auront pas retrouvé les Black Hills, les Collines Noires sur lesquelles veillent fièrement quatre présidents américains depuis le sommet du mont Rushmore, grâce aux bons soins d’un sculpteur mégalomane et de dizaines de tonnes de dynamite.

Cependant, au printemps 1935, alors que j'arrivai devant l'agence indienne de Pine Ridge, les Sioux étaient brisés, pas encore remis de l'impitoyable guerre qu'avait menée contre eux l'armée des États-Unis.

Mais s'ils n'étaient pas encore prêts pour de nouvelles revendications et de nouveaux affrontements, ils n'en avaient pas moins conservé un peu de fierté. Et ils avaient toujours refusé de prendre part au tournage des westerns que réalisait Hollywood.

J'entrai dans l'agence, un bâtiment mal entretenu et géré par un fonctionnaire replet portant de petites lunettes rondes cerclées de métal. Au premier coup d'œil, je sus que cet homme ne me serait pas d'un grand secours. Mais il pourrait au moins me dire à quelle personne m'adresser parmi les membres de la tribu.

Un quelconque conseil des anciens ou quelque chose dans le genre.

– Bonjour, lui dis-je. Je m'appelle Lane Wilson. Je travaille pour Eagle Pictures. On tourne un western actuellement à l'ouest de Hill City et il me faudrait quelque chose comme 300 figurants indiens. Payés le même prix que des figurants professionnels.

Sur ce point, je mentais un peu, mais je devais rester dans mon budget. Dans les jours les plus noirs de la Grande Dépression, les salaires des figurants étaient descendus jusqu’à un dollar et cinquante cents par jour, mais depuis, ils étaient remontés. Ces Indiens auraient pu toucher le triple de ce que je proposais, mais j’avais des instructions de Pierson et Darrow, je n’avais guère le choix.

L'employé leva vers moi des yeux sans intérêt ni sympathie, puis finit de remplir le formulaire sur lequel il s’échinait. Lorsqu'enfin il jugea bon de me répondre, il le fit sans la moindre amabilité.

– Je ne suis pas leur impresario, moi ! Adressez-vous à eux !

D'un geste, il désigna un groupe d'Indiens qui se trouvait à l'extérieur, m'invitant clairement à vider les lieux sans plus de cérémonie. Je ne jugeai pas nécessaire de le remercier avant de sortir.

D'un pas décidé, je rejoignis le groupe d'une dizaine d'hommes à une vingtaine de mètres de l'agence. Je les saluai et n'obtins que des réponses inintelligibles. Mais je me présentai brièvement et en vins au fait.

– J'ai besoin de 300 guerriers pour tourner une scène de poursuite et d'attaque. 8 dollars pour chaque homme s’il est à pied. 13 dollars s’il vient à cheval. Et deux dollars de plus pour ceux qui viendront avec costumes et armes traditionnels. Vous devrez venir par vos propres moyens, mais sur place, vous serez nourris, et on vous donnera encore un dollar de plus pour le déplacement. Au final, vous toucherez beaucoup plus que ce que vous gagnez d’habitude en un mois entier.

Sur ce point, je ne mentais pas. Un Indien dans une réserve gagnait à l’époque dix fois moins qu’un homme blanc, avec son salaire moyen de 1200 dollars par an. Il gagnait d’ailleurs même moins que le moins bien payé des Blancs, sauf s’il avait le bon sens de quitter la réserve pour aller travailler sur les barrages ou les voies ferrées. Mais ceux qui restaient là, sur les terres arides qu’on leur avait allouées, ne vivant que des subsides du gouvernement, demeuraient dans une pauvreté crasse.

L'un des Indiens se détacha du groupe et me regarda droit dans les yeux. C'était un homme âgé d'une bonne quarantaine d'années, de haute stature, aux pommettes saillantes et au regard perçant. Une sensation de malaise me gagna rapidement et je détournai les yeux malgré moi.

Ce n’était pas la meilleure chose à faire pour inspirer confiance et entamer une négociation, mais il y avait dans son regard tous les reproches, les griefs et la haine qu'il éprouvait envers la race blanche. Enfin, il parla, d'une voix grave et dans un anglais sans fioritures.

– Vous avez l'air d'être un homme honnête. Mais vous venez nous demander d'être vaincus une nouvelle fois devant la caméra, comme nous l'avons été dans la réalité. Nous refusons d'aider des Blancs à montrer à d'autres Blancs le massacre de notre peuple.

Je cherchai un argument à lui opposer, mais n'en trouvai aucun.

Le script était clair : les Indiens suivaient le convoi durant plusieurs jours, faisant planer sur les pionniers une terrible menace, mais étaient repoussés par l’ingéniosité du guide lorsqu'ils passaient à l'attaque : les pionniers se divisaient en deux groupes et les prenaient sous un feu croisé qui en décimait la plupart avant que les autres ne s’enfuient la queue entre les jambes.

Néanmoins, il me fallait ces Indiens pour la semaine suivante, coûte que coûte, et je contre-attaquai.

– Je voudrais voir les anciens de la tribu. Cet argent pourrait vous aider.

Mon interlocuteur perdit patience.

– Nous n'avons pas besoin de la pitié de l'Homme Blanc. Les Sioux ne travaillent pas pour les voleurs de terres ! Demandez à ces chiens de Crows, mais pas à nous !

Les Crows, leurs ennemis héréditaires, qu’ils avaient chassés de leurs terres et combattus durant des siècles. L’idée n’était pas idiote, mais la réserve crow était trop loin au nord, dans le Montana, il m’aurait fallu trouver un moyen de transport, et le budget alloué par Darrow ne me le permettait pas.

La position de mon interlocuteur était à l’évidence sans appel, il était inutile d’insister pour l'instant. Mieux valait chercher une autre solution.
Même si je n’en voyais aucune.

Je saluai poliment le groupe d’Indiens puis remontai dans la jeep et m'éloignai, passant en revue les possibilités qui s'offraient à moi.
Je pouvais demander à Darrow d'essayer d'arranger les choses avec les figurants prévus au départ – pour quelques dollars de plus, tout était possible. Je pouvais également aller à la réserve des Crows dans le Montana, mais le voyage me prendrait du temps, et Darrow m’écharperait si je lui demandai de déplacer 300 figurants alors qu’il y en avait non loin du tournage.

Et dans tous les cas, je pouvais être sûr que j’aurais droit à une soufflante de la part de Pierson quand il me verrait revenir sans solution à notre problème de peaux-rouges.

Pour me donner un peu de courage et prendre le temps de souffler, je m’offris un verre dans un saloon d’Oelrichs après avoir fait le plein d’essence dans une station-service. En regardant les pauvres gars qui étaient là, devant leur bière ou leur whisky, je réalisai qu’ils n’étaient guère mieux lotis que les Indiens que j’avais quittés plus tôt.

Eux non plus ne respiraient ni la richesse ni l’espoir, ils vivaient d’emplois mal payés dans un pays qui se remettait encore à grand peine de la grande crise de 1929, mais eux étaient blancs et avaient la chance de ne pas être simplement tolérés sur leur propre terre, comme les Sioux.

Cette question occupa mes pensées durant le reste du trajet, cependant que je continuais à chercher un moyen de présenter les choses à Pierson en lui faisant miroiter une solution quand j’arriverais.

Sinon, j’allais en prendre plein les oreilles.

Et de fait, la colère qu'il piqua lorsque je lui annonçai que les Sioux ne voulaient pas tourner dans le film fut mémorable. Mais si, sur le moment, elle me donna envie de trouver un trou de chien de prairie pour aller m'y cacher, elle se révéla utile par la suite.

En effet, Brax qui se trouvait dans les parages comprit de quoi il retournait et, lorsque le Vieux Crocodile se fut calmé et m'eut laissé m'éloigner, le cowboy vint vers moi avec un sourire au coin des lèvres, tenant son chapeau à la main.

– On dirait que t'as des ennuis, fiston.
– Vous parlez ! Dès qu'il y a un truc qui ne va pas, c'est à moi de m'en débrouiller ! Trouve du bourbon, trouve des chevaux, trouve une vallée, trouve des Indiens ! C'est toujours à moi qu'on demande de trouver ce qui manque !
– C'est pas ton boulot ?
– Non ! Je dois m’assurer que tout roule au moment où il crie moteur, mais le reste, c’est le boulot de la production, normalement !
– Alors tu n'as qu'à lui dire de s'adresser à quelqu'un d'autre. Faut pas se laisser marcher sur les pieds dans la vie.

Pour Brax, tout était d’une logique implacable. Il faut dire qu’il avait le vécu et l’expérience pour se le permettre. Moi, j’avais 20 ans, et aucun avenir dans ce métier si je ne disais pas amen à tout, ou presque tout, ce qu’exigeaient Pierson et Darrow.

– C'est pas si simple, lui répondis-je. S'il me prend en grippe, un coup de fil en Californie et je suis viré. J'ai ramé pour avoir ce boulot, à porter les cafés et le courrier, balayer les studios, faire le grouillot comme assistant accessoiriste. Je me suis crevé pour en arriver là, je ne veux pas tout balancer sur un coup de gueule, répondis-je, l’énervement me faisant perdre ma réserve.
– Alors trouve des Indiens.

Pour Brax, tout était d'une simplicité déconcertante. Tout problème avait sa solution. Il suffisait de s'atteler à la tâche avec suffisamment d'ardeur et les choses se réglaient tôt ou tard. Mais je voyais mal comment elles auraient pu s'arranger avec les Sioux de Pine Ridge.

– Les Sioux ne veulent pas tourner. Les Indiens prévenus nous ont fait faux bon. Les Crows sont trop loin et je suis sûr que les Cheyennes du Wyoming m'enverraient paître comme les Sioux. Et puis, eux aussi sont trop loin, de toute façon.
– Mets-toi à leur place. Ils ont déjà pris une raclée historique, et je choisis ce mot volontairement, et tu leur demandes de recommencer pour que des Blancs puissent s'amuser en mangeant du popcorn en les voyant se faire étriller sur grand écran. Si tu leur proposais une autre vision des choses, peut-être que les Sioux eux-mêmes seraient d'accord pour venir le tourner, ton film !

De toute évidence, il avait une idée derrière la tête.

Nous restâmes silencieux quelques instants, puis je ramassai le script sur le siège de la jeep et l'ouvrit à l'endroit où intervenaient les Indiens avant de le tendre à Brax. Il tenta de lire les premières lignes mais n'y parvint pas. Je crus un moment qu'il allait m'annoncer qu'il ne savait pas lire, mais je compris qu'il n'en était rien lorsque je le vis sortir une paire de lunettes d’un étui qu’il gardait dans la poche de son cache-poussière.

– De près, j'y vois moins qu'une taupe, me dit-il avant de commencer la lecture.

Il lui fallut une dizaine de minutes pour finir le passage concernant les Indiens, puis il me rendit le scénario avec agacement.

– Bon sang ! Si j'étais Sioux, moi aussi je refuserais de prendre part à cette blague !
– Quelle blague ?
– Le passage où les Indiens suivent le convoi sur les crêtes, d'accord. Le début de l'attaque avec le cercle de défense, d'accord. Mais le feu croisé des pionniers avec leurs vieilles pétoires, c'est n'importe quoi ! De la façon dont je vois les choses, les Indiens des Plaines étaient la meilleure cavalerie au monde. Ils auraient massacré tes pionniers en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.
– C'est qu'il va nous manquer une moitié du film, si on tourne votre version, dis-je en souriant.

Il resta silencieux un moment, puis reprit le script.

– Il n'y a pas grand chose à changer. Permettez juste aux Indiens de se retirer sans perdre la face et je me fais fort de décider les Sioux à travailler pour vous.
– Je... Je vais voir ce que je peux faire.
– Quand ce sera fait, on ira ensemble sur la réserve et on négociera avec le vieux Joseph Standing Bear.
– Qui est-ce ?
– Leur chef. En quelque sorte. Je l'ai rencontré il y a quelques années, en amenant du bétail à la réserve pour le compte du gouvernement. Il acceptera de nous parler, même s’il refuse la proposition au final.

Sur ces mots, il remit son chapeau, me salua d'un geste de la main et retourna s'occuper des bœufs que la soif commençait à rendre turbulents.

À suivre...

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 18 juin 2019 7:54

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE VIII
JOSEPH STANDING BEAR


Durant le repas de midi, je m'installai à côté de Dennis Peacock et lui parlai de mon problème d'Indiens et de la possibilité de modifier la scène de l'attaque. Il se montra peu enthousiaste et nous finîmes de manger en silence. Il est vrai que revoir son scénario signifiait demander l’aval de Darrow pour les modifications, et que cette perspective n’avait rien de réjouissant.

Cependant, alors que je m'attendais à devoir déployer tous les arguments possibles, Dennis, une fois sa dernière bouchée avalée, prit deux tasses de café et me fit signe de le suivre avec le script. Nous nous installâmes et il posa sa machine à écrire portative sur la table rudimentaire de sa tente.
Nous cherchâmes un moment, émettant des idées avant de les retirer devant les arguments de l'autre, puis nous tombâmes d'accord sur une pirouette qui permettait de laisser repartir les Indiens la tête haute et de rendre plus intéressants les rapports entre le héros et le personnage du méchant.

Nous gardions la traque et l'attaque avec le cercle de défense, puis le guide provoquait le chef indien en combat singulier et parvenait à le vaincre grâce à l’aide inattendue de Jack Belden, qui était pourtant son ennemi juré. Peacock mit ça par écrit et nous allâmes en faire part à Pierson. Il grogna dans sa barbe puis finit par reconnaître que l'idée n'était pas mauvaise et que, si elle permettait de résoudre ce problème d'Indiens, elle était même excellente.

Lorsque j’abordais la question épineuse d’obtenir l’autorisation de Charles Darrow, le Vieux Crocodile se mit à faire claquer des mâchoires en exprimant en termes choisis qu’il n’y avait qu’un seul Dieu dans le ciel, un seul maître à bord d’un navire et un seul décideur sur ses tournages, lui ! Dennis m’adressa un clin d’œil satisfait – il m’avait annoncé la réaction de Pierson – et chacun s’en retourna vers ses activités.

La nouvelle version du script sous le bras, j'allais voir Brax, qui comme à son habitude flânait près du corral. Il lut rapidement les paragraphes concernés et hocha la tête pour exprimer son approbation.

– Avec ça, on peut négocier, me dit-il, confiant. Ce soir, on prendra une bouteille de bourbon et on ira voir le vieux Standing Bear. Mais je te demande deux choses. D’abord, ne lui mens jamais, même sur la plus petite chose, il le saurait. Ensuite, je veux qu’ils s’y retrouvent financièrement. J’ai cru comprendre que tu avais 6000 dollars de budget pour les figurants indiens, non ? Je veux qu’ils touchent la somme en intégralité. Pas d’économies de bouts de chandelles, on les a déjà assez volés comme ça par le passé.

Il fit une pause, perdu dans ses pensées ou ses souvenirs, puis termina :

– Si tu es honnête avec eux, tu les auras, tes Indiens, fiston.

L’après-midi se passa sans événement particulier, et après un dîner pris de bonne heure, nous montâmes dans la jeep, avec le scénario et une bouteille sous le bras pour seuls atouts pour convaincre Joseph Standing Bear, un homme d’influence chez les Lakotas de la réserve.

En chemin, Brax ne se montra guère plus loquace qu’à son habitude, et enfin, nous arrivâmes à Pine Ridge et nous arrêtâmes devant l’agence. Brax descendit de la jeep et alla frapper à la porte du bâtiment. L'homme aux petites lunettes apparut bientôt. Il était vêtu d’un pyjama. Brax l'avait apparemment forcé à se relever et il paraissait de mauvaise humeur.

– Qu'est-ce-que vous voulez ?
– Joseph Standing Bear. Où est-ce qu'il habite ?
– Vous êtes qui ? Un policier ?
– Non, un ami. Où est-ce-que je peux le trouver ?
– Six kilomètres avant Red Shirt, sur la 41. C’est à une heure d’ici. Mais si j’étais vous, j’attendrais demain, parce que c’est pas une heure pour venir déranger les gens !

L'homme ne s'était guère montré aimable et Brax ne jugea pas nécessaire se montrer très enthousiaste dans ses remerciements. Il prit froidement congé et remonta dans la jeep avant de m’indiquer la direction.

– Joseph habite à côté de Red Shirt. Si on l’avait su, on se serait évité le détour par ici. C’est à une heure environ, six kilomètres avant la ville.

Je démarrai et nous repartîmes en direction de la cahutte du vieil Indien sur la route poussiéreuse et déserte. Les maisons – un nom bien pompeux pour de sommaires cabanes de planches – étaient suffisamment rares pour que nous ne risquions pas d’avoir à chercher longtemps. La première où nous nous arrêtâmes n’était pas la bonne, mais l’Indienne qui habitait là nous indiqua celle de Standing Bear.

Lorsque nous arrivâmes en vue de la vieille bâtisse, Brax constata avec méfiance que les lumières s'étaient éteintes dès que nous nous étions approchés.

– Il a toujours l'ouïe fine, le vieil ours, remarqua-t-il.
– Il vit seul ?
– Non avec son fils et sa belle-fille.
– Et sa femme ?
– Morte.

Le temps de me renseigner sur la situation de famille du vieil homme et nous étions arrivés. Nous descendîmes de la jeep et nous approchâmes de la cabane. Brax frappa énergiquement à la porte.

– Revenez demain, quand il fera jour, dit une voix qui ne m'était pas inconnue.
– Je suis Brax Harrington. Je viens voir Joseph Standing Bear.

Quelques voix étouffées nous parvinrent de l'intérieur, puis la lumière se ralluma et la porte s'ouvrit.

Je retins avec peine un blasphème en reconnaissant le Sioux avec qui j'avais parlé à l’agence et qui m’avait envoyé promener. Derrière lui se tenait un homme âgé de 75 ans au moins, peut-être même 80, ses longs cheveux blancs nattés tombant sur sa poitrine décharnée autour de laquelle flottait une chemise de calicot qui semblait presque aussi âgée que lui.

En reconnaissant Brax, il sourit.

– Brax Harrington, dit-il avec satisfaction. Mon vieil ami.

Les deux hommes se prirent par les avant-bras et se saluèrent silencieusement durant plusieurs secondes.

– Content de te revoir, chef. Comment ça va ?
– Tu nous amènes du bétail, Brax ?
– Non, du travail. Et de l’argent. Beaucoup d’argent.
– Viens, nous allons parler.

Brax entra et je fis mine de le suivre, mais le jeune Standing Bear me barra la route. Son père lui dit quelques mots en lakota, et ce fut dans la même langue qu’il répondit, exposant clairement son mécontentement, mais il me laissa finalement entrer dans l’unique pièce de la cabane.

Le vieil homme s'assit sur sa paillasse, nous laissant à Brax et à moi deux des trois uniques chaises de la maison. Son fils s'assit sur la troisième et la femme resta en retrait dans un coin de la pièce.

Le vieux cowboy sortit la bouteille de whisky, la posa devant l'ancien et l'invita à se servir. L'Indien avala une longue rasade, puis se mit à me dévisager.

– Cet homme, dit Brax en me désignant, a besoin de 300 guerriers pour tourner un film.
– Pas de film, dit froidement Joseph Standing Bear.
– Ce film doit montrer ton peuple en train de se battre pour sa terre. Avec honneur.
– Est-ce qu'il montre la victoire de mon peuple ?
– Il y a une attaque, puis un combat singulier. C'est un Homme Blanc qui gagne, mais par traîtrise.

Un instant, je voulus protester contre cette affirmation, mais je compris que cela faisait partie de la stratégie de Brax. Il tendit le script de la séquence au fils de Joseph, Harry, qui y jeta un bref coup d'œil avant de le passer à sa femme – la seule personne de la maison à posséder vraiment la lecture.

Jim avait été envoyé à l’école industrielle de Carlisle, mais il avait une âme rebelle et il avait consacré toute son énergie à rester un vrai Lakota, refusant d’intégrer la culture des Blancs – à commencer par la lecture et l’écriture. Certes, il avait appris, mais il se refusait à en faire usage, sauf lorsque c’était à son avantage.

La femme commença à lire à haute voix. Joseph l’arrêta une fois ou deux, lui demandant de reprendre : l’anglais n’était pas sa langue maternelle. Il hocha la tête à plusieurs reprises, cependant que son fils ne cachait pas son animosité quant au projet.

– Ils continuent à appliquer la théorie de Sheridan ! explosa-t-il enfin. Pour eux, un bon Indien est toujours un Indien mort !
– Si c'était vraiment le cas, lui répondit le vieil homme en lakota, ils nous laisseraient mourir de faim dans la réserve et demanderaient à ces chiens de Crows de venir tourner dans leur film.

Pour finir sa tirade, il porta la bouteille d’alcool à ses lèvres et en but une grande gorgée. Son fils bondit sur ses pieds.

– Toujours les mêmes méthodes, hein, Harrington ? Faites boire un Indien et vous en obtiendrez ce que vous voudrez !

Je me levai moi aussi et regardai Harry Standing Bear dans les yeux. Je pouvais comprendre sa hargne, mais j'avais besoin de 300 Indiens pour la semaine suivante. Coûte que coûte, il me fallait le convaincre. Suivant les conseils de Brax, j’optais pour la franchise.

– Écoutez, je ne cherche pas à tirer parti de votre tribu. Même si je ne connais pas parfaitement l'Histoire de ce pays, j'en sais assez pour reconnaître qu'effectivement notre gouvernement n'a sûrement pas toujours été juste avec vous. Mais ni vous ni moi n'y pouvons plus rien. L'Histoire a poursuivi sa route et il n'y a aucun moyen de la faire revenir en arrière. Tout ce qu'on peut faire, c'est essayer de montrer aux gens les choses telles qu'elles se sont réellement passées. Notre film n'a rien d'historique, mais cette scène de duel et la victoire remportée par traîtrise contre le chef fera comprendre aux spectateurs que les Blancs n'ont pas toujours été réguliers avec votre peuple.

Harry resta silencieux de longues secondes, me regardant avec méfiance, semblant tenter d'établir soit ma duplicité, soit ma sincérité. Finalement, il reprit la fin de ma dernière phrase avec une légère correction.

– Les Blancs n'ont jamais été réguliers avec mon peuple.
– C’est sans doute vrai. Mais ce que je vous propose l'est totalement. Si 300 hommes viennent pendant quatre jours, ils toucheront tous 20 dollars. Celui qui jouera le rôle du chef touchera un peu plus. 40 dollars. Je crois comprendre que c’est beaucoup d'argent pour la réserve...

Joseph Standing Bear s'exprima de nouveau en lakota. Son fils lui répondit, puis le vieil homme sourit après avoir avalé une nouvelle rasade de whisky.

– Les hommes viendront. Ils amèneront leurs chevaux s’ils en ont. Et leurs costumes traditionnels. Mon fils jouera le rôle du chef. C'est normal, c’est le plus batailleur de la réserve.

Harry hocha la tête pour montrer qu'il était d'accord, et accepta de boire à la bouteille que lui tendait son père. Ce fut ensuite le tour de Brax d'avaler une grande lampée d'alcool, puis le mien. Je m'étranglai un peu, puis rendis la bouteille au vieil homme, qui rit de ma réaction, les yeux légèrement vitreux.

Avec Brax, ils parlèrent encore longtemps, de la dernière visite du cowboy, du passé, de la fin de la guerre contre les Blancs. Quand la bouteille fut vide, nous prîmes congé du vieux chef et sortîmes de la cabane. Lorsque nous fûmes remontés en voiture, Brax s'adressa à moi.

– Tu lui as bien parlé, au fils Standing Bear. Tu as su comment le prendre. L’honnêteté, ça paie toujours.
– Je lui ai dit ce que je pensais, c'est tout, répondis-je simplement. Mais à un moment, ajoutai-je avec un sourire en coin, j’ai bien cru que j’allais finir scalpé.
– Ce n’était pas exclu ! me dit Brax dans un grand éclat de rire. Ça te fera une histoire à raconter à tes petits-enfants !

Je démarrai et nous reprîmes le chemin du camp. En route, j'interrogeai Brax sur le vieux Lakota, avec qui il semblait avoir pas mal de souvenirs en commun.

– Vous le connaissez bien ?
– Pas personnellement. Je ne l'ai vu qu’une dizaine de fois dans toute ma vie, jamais très longtemps, mais nous appartenons tous les deux à la même époque et à ces collines. J'ai grandi pas très loin d'ici. Mon père a été en garnison à Fort Meade de 1882 à 1890.
– Et ensuite ?
– Ensuite, il a quitté l'armée. Lorsqu'il s'était engagé en 1877, la mort de Custer était encore fraîche et des centaines de jeunes gens impétueux voulaient le venger. Mon père voulait se battre contre les Indiens et il l'a fait. Les Sioux, les Utes, les Bannocks, les Nez-Percés. Et puis il a été envoyé à Fort Meade après la reddition de Sitting Bull. J’avais deux ans quand nous y sommes arrivés. J'ai passé les premières années de ma vie entre deux réserves indiennes, Pine Ridge et Standing Rock.
– Pourquoi votre père a-t-il quitté l'armée ?
– Je pourrais te dire que c'était parce qu'il en avait assez de faire le gardien de réserve, mais ça ne serait pas vrai. En février 1891, il n’a pas renouvelé son engagement. C’était quelques semaines après la boucherie de Wounded Knee.
– La bataille qu'il y a eu quand les Sioux partisans de la Danse des Esprits se sont révoltés ?

Brax me regarda avec un brin de moquerie, mais réalisa que je ne faisais que répéter ce qu'on m'avait appris à l'école.

– Il n'y a pas eu de révolte, me dit-il calmement. Un Indien a voulu garder son fusil pour pouvoir chasser et nourrir sa famille, ça a été le signal du massacre. Les mitrailleuses ont ouvert le feu sur le village sans défense et 300 Indiens ont été tués.
– Quel âge a Joseph Standing Bear ? lui demandai-je alors.
– Dans les soixante-quinze ans, peut-être plus.
– C'est drôle, il aurait pu être à Wounded Knee.

Brax qui regardait au loin dans la nuit se tourna lentement vers moi. Son expression était grave.

– Il y était. C'est même là que sa femme a été tuée. C'était la mère d’Harry. C’était encore un bébé à l’époque, mais il a grandi en entendant les adultes raconter le massacre. Ça t'aidera à comprendre pourquoi il est plutôt agressif envers les Blancs : ils ont tué sa mère.

Je restai silencieux jusqu'à ce que nous arrivions au camp, méditant sur ce que Brax m'avait dit.

J'étais né en 1914, après que tous les problèmes avec les Indiens eussent été réglés. Les derniers conflits armés dataient du début du siècle n'étaient en fait rien d'autre que des opérations de police à l’intérieur des réserves.

Dans l'Est, Al Capone et ses consorts représentaient pour le pays une menace bien plus importante que les Indiens, pauvres hères affamés parqués dans leurs réserves. Aussi, cette époque peu glorieuse dont parlait Brax n'était pour moi qu'une page de notre Histoire. Une vague suite de l'affaire de Little Bighorn, où un des grands héros de la nation, le général Custer, avait trouvé la mort avec près de 300 hommes.

À l'époque, c'était comme ça que les choses étaient présentées aux enfants, dans les écoles. Depuis, on a rétabli certaines réalités historiques, il y a eu du changement dans l'opinion, mais pas tellement au sein du gouvernement. Allez à Pine Ridge, et vous y trouverez à peu près le même décor que quand je suis allé rendre visite à Joseph Standing Bear en 1935.

Une fois au camp, je saluai Brax Harrington et allai me coucher, vaguement rassuré, mais en me demandant si les Sioux ne changeraient pas d'avis au dernier moment.

Après tout, ils auraient été en droit de le faire.

À suivre...

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 19 juin 2019 10:31

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE IX
JUNE AU CLAIR DE LUNE


Le lendemain, Pierson fit lever tout le monde bien avant l'aube pour pouvoir filmer une scène de campement dans la lumière incomparable du petit matin. Nous déjeunâmes tous en vitesse d'un peu de café et de biscuits frais – Bill Sparks avait dû se lever encore plus tôt que les autres – et nous rendîmes sur les lieux que le Vieux Crocodile avait repérés pour le tournage de la séquence du bivouac et où il avait fait tout installer la veille.

C'était une scène qui utilisait la plupart des comédiens, à l'exception de David Thorpe, qui à ce point du récit n'était pas encore sensé avoir rejoint les pionniers. Nous devions tourner l'arrivée de June MacLean dans son chariot isolé. Une fois que le bivouac fut en place et les caméras disposées de façon à pouvoir changer plusieurs fois de cadrage au montage, Pierson demanda le silence et cria « Moteur ! » avec son indéniable autorité.

June fouetta ses chevaux et dirigea son chariot vers ceux des autres. On filma la scène en continu jusqu'à ce qu'elle saute à terre. Pierson se montra très satisfait, puis après deux répétitions fut tournée la séquence entre Ward Fleming et June, durant laquelle il montait dans le chariot pour l'insérer dans le cercle de défense, montrant aussi de la sorte qu'à présent il prendrait soin de la jeune fille qui s'était retrouvée seule dans la plaine après la mort de son mari.

June, malgré son trac, s'en tirait très bien, même en face d'un réalisateur peu commode comme Pierson. Bien que je n'eus dans le fond aucune raison réelle pour cela, je me sentais fier d'elle. Et comme il semblait que miraculeusement les problèmes aient cessé de s'abattre sur moi, je me dis que j'allais enfin pouvoir profiter un peu plus de la compagnie de la jeune femme.

Pendant le reste de la matinée et le début de l'après-midi, nous tournâmes une longue séquence entre Michael Morris, Maggie Cameron, Ian Rollins et William Keith, qui jouait le rôle d’un vieux trappeur.

En fait, William n'était pas aussi vieux que le laissait croire son personnage et la plupart de ceux que Hollywood lui confiait. Mais il avait une voix, une forme de visage et une démarche qui lui donnaient l'air plus âgé, et il avait su se faire sa place dans le cinéma grâce à cela. Il avait utilisé les atouts qu'il avait en main, même si ces derniers ne lui offraient pas la carrière de jeune premier dont chaque acteur en dessous de la quarantaine rêvait et s’ils le cantonnaient depuis des années dans des petits rôles.

Tous espéraient avoir la chance, comme Michael Morris, de se retrouver soudainement en haut de l'affiche, grâce à un heureux concours de circonstances. Mais pas William Keith. Il s'était habitué à ses rôles de vieil homme – vieux trappeur, vieux pécheur, vieux cowboy, vieux policier, vieil épicier – et en tirait une certaine gloire.

Il avait su comprendre que, si les jeunes filles ne rêveraient jamais de lui, il était par contre l'acteur dans lequel se retrouvait la population de tout le Midwest et des quartiers les plus pauvres des grandes villes industrielles. Et c'était une gloire qui à ses yeux valait bien celle des jeunes premiers.
Lorsque la lumière commença à diminuer, Pierson estima qu'il pouvait déclarer la journée terminée – la moindre des choses puisqu'à sa manière habituelle, il avait déjà réussi à nous faire prendre une journée d'avance sur le plan de travail.

La plupart des gens profitèrent de cette longue soirée pour prendre d'assaut les douches – pourtant rudimentaires – qui avaient été installées. Je retrouvai June MacLean sous sa tente alors qu'elle finissait de boutonner sa chemise à carreaux.

– Entrez, Lane, me dit-elle d'une voix aimable.
– Je ne vous dérange pas ?
– Une minute plus tôt, ça aurait été le cas, mais plus maintenant.
– Est-ce-que vous savez monter à cheval ?
– Oui. Mon film précédent était aussi un western.
– Vous voulez aller faire un tour avant que la nuit tombe ?
– Avec plaisir.

Elle enfila une veste et nous gagnâmes le corral. Brax et Billy se trouvaient là tous les deux et Billy, après m’avoir adressé un sourire aussi canaille qu’entendu, se fit une joie de seller deux chevaux pour nous. En attendant, June engagea la conversation avec Brax.

– Lane est très impressionné par vous, Brax, dit-elle avec espièglerie. Il vous considère comme un véritable héros de l'Ouest, à mi-chemin entre Cheyenne Harry et Hopalong Cassidy.

Je manquai de rougir, malgré moi, et me défendis maladroitement. Brax sourit devant mon embarras, avant de répondre.

– Si c'est ça, je devrais peut-être l'engager pour tourner un film sur moi. L'histoire d'un vieux cowboy fatigué dont le seul avenir est d'avaler de la poussière et de se faire des ampoules aux fesses à force d'être en selle. Un sujet passionnant…

June éclata de rire, élargissant encore davantage le sourire de Brax.

– Ne vous moquez pas, dis-je sérieusement. Je suis sûr que vous en savez plus sur ce pays que pas mal d'historiens. Mieux encore, vous faites partie de l’Histoire de ce pays. Vous représentez le passage d'une époque à une autre. Du moment où les gens faisaient l'Histoire à celui où ils se contentent de la raconter, comme tous ceux qui sont ici.

J'étais tout à coup devenu très sérieux, voire carrément mélodramatique, et le sourire disparut des lèvres de Brax. Involontairement, je venais de toucher un point sensible. Il avait beaucoup plus conscience d'appartenir à une époque révolue que je le ne croyais, et parfois, cela l'effrayait un peu.

– Je te remercie, fiston, dit-il sur un ton faussement léger, mais je ne revendique pas tellement l'honneur d'être une relique du passé, un de ces vieux radoteurs qui ne cessent de vous raconter leurs histoires de la conquête. Après l'hiver 1890, ma famille est partie au Texas où mon père a été embauché dans un ranch. Il y avait un tas de ces vieux gâteux qui ne cessaient de rabâcher les mêmes récits sur leurs exploits de jeunesse contre les Comanches et les bandidos, et je ne tiens pas à leur ressembler.

Il termina sur un éclat de rire pour masquer son trouble, puis coupa court à la discussion :

– Filez, les jeunes, vos chevaux sont prêts !

Effectivement, Billy approchait avec deux bêtes sellées. J'aurais aimé poursuivre la conversation avec Brax, mais j’avoue que j'avais aussi très envie de me retrouver seul avec June. Finalement, la fougue de mes 20 ans l'emporta et nous montâmes à cheval après avoir remercié les deux cowboys.
Nous menâmes nos montures en silence jusqu'à la petite vallée où nous avions tourné la scène du chariot isolé, puis mîmes pied à terre sous un bouquet d'arbres, laissant paître les bêtes.

– Vous êtes dans le métier depuis longtemps ? me demanda June tout d'un coup.
– Un an chez Eagle Pictures à faire tout ce qui se présentait : dépanner comme figurant, conduire les bus, faire la plonge, porter les cafés. Mais quand je suis devenu accessoiriste, je me suis débrouillé pour que Pierson me remarque. C’est ce qui a fait de moi son assistant. Notez, je suis plutôt homme à tout faire, mais c'est toujours mieux que de travailler dans une station-service ou un bar à Sault Sainte-Marie.

Elle ouvrit de grands yeux en entendant ce nom.

– Vous venez du Michigan ?
– Oui. Je me suis gelé là-haut pendant dix-huit ans avant de me décider à prendre mon sac et à venir en Californie.
– C'est drôle, je suis du Wisconsin. On était presque voisins.
– Milwaukee ?
– Non, plus près de chez vous, Green Bay. Ce n'était pas plus folichon que Sault Sainte-Marie, alors moi aussi, j'ai décidé de venir tenter ma chance au soleil. Elle a mit du temps à me sourire, mais cette fois, je crois que je la tiens.
– C'est aussi mon impression. Vous avez été parfaite, en face du Vieux Crocodile, ce matin. Si vous savez bien vous entendre avec lui, il vous demandera sûrement pour son prochain film.
– Qu'est-ce-que vous appelez « bien m’entendre » ? demanda-t-elle avec un sourire malicieux.
– Devenez la bonne amie de son assistant, par exemple, lui répondis-je avec la même expression.

Elle se pencha vers moi comme si elle allait m'embrasser, puis se redressa d'un coup en disant :

– Continuons notre promenade.

J’étais déstabilisé et déçu, mais je tentais de ne pas le montrer.

– D'accord. Allons jusqu'à la rivière. Nous remontâmes en selle et chevauchâmes jusqu'au petit cours d'eau qui coulait non loin du camp.

C'était là que devait être tournée la scène de la rivière en crue et à la vue du cours paisible de la Ditch Creek, placide affluent de la Rapid Creek, je me demandais comment nous allions parvenir à convaincre le spectateur qu'il s'agissait d'un torrent impétueux.

Je me promis d'en parler à Pierson, tout en sachant qu'il me faudrait ensuite solutionner ce problème comme j'avais solutionné les autres. Mais je n'y pouvais rien, c'était mentionné dans mon contrat : « Assistant de M. Pierson, préparatifs divers et autres imprévus. »

C'étaient de loin les autres imprévus qui constituaient la majeure partie de mon travail, mais pour l'instant, il me fallait reconnaître qu'ils avaient eu le bon goût de me laisser un moment seul avec June.

Nous mîmes pied à terre devant le cours d'eau et nous nous approchâmes du bord. Il y avait à peine une quinzaine de mètres d'une rive à l'autre et June elle-même le remarqua.

– C'est à peine plus long qu'un chariot attelé : personne ne prendra ça pour une rivière en crue.
– C'est là que le talent du réalisateur intervient. On fera traverser les voitures en biais, en plaçant la caméra selon un certain angle, elle aussi, sur l'autre rive. Il y a toujours des moyens de se débrouiller.
– Comme pour les chevaux et les Indiens ?
– Oui, comme pour les chevaux... Qui vous a parlé des Indiens ?
– Dennis Peacock. Il a dit que vous aviez l'air plutôt en rogne.

Je ne répondis pas. Peacock n'était pas du genre bavard et s’il lui avait parlé de moi, c'était sans doute qu'elle lui avait demandé. C'était plutôt flatteur et ça m’arrangeait assez.

– Vous voulez traverser ? lui proposai-je.
– Pourquoi pas ? Il y a des pierres qui affleurent un peu plus haut, on pourra passer à pied sec.

Nous longeâmes la rive et entreprîmes de sauter d’une pierre plate à l’autre pour gagner le bosquet sur l’autre rive. June avait préféré que je passe devant et j'arrivai le premier sur la berge.

Alors qu'elle posait le pied sur la dernière pierre, elle sembla perdre l'équilibre. Je lui attrapai le bras et la tirai vers moi. Elle s'accrocha à mon cou pour reprendre son équilibre et prit pied sur la rive. J'allais l'embrasser lorsque de nouveau elle s'écarta.

Je lui fis un demi-sourire, et elle m'en rendit l'autre moitié.

– Si vous n'aviez pas été là, je prenais un deuxième bain.
– Heureusement, j'étais là.

Avec un peu plus d'expérience, j'aurais su qu'elle n'avait pas perdu l'équilibre par hasard et que le jeu qu'elle jouait n'avait d'autre but que de me rendre un peu plus amoureux d'elle à chacun de ses gestes.

Et je n'aurais pas attendu pour l'embrasser.

Mais j'étais jeune alors, et assez peu au fait des ruses féminines en général et de celles en cours à Hollywood en particulier. Je me résignai donc à attendre encore un peu et nous continuâmes à discuter jusqu'à ce que la lumière commence à baisser et qu'il soit temps de regagner le camp.
Après avoir mangé, j'allais trouver Pierson dans sa tente et lui parlai de la rivière. Comme je l'avais prévu, il ne vit pas là un véritable problème.

– Lane, vous vous en êtes parfaitement bien tiré avec les chevaux et les Indiens, je suis sûr que vous trouverez quelque chose pour la crue aussi. Voyez donc ça avec Guthrie McAdam demain matin. Il pourra sûrement vous prêter quelques gars pour arranger le coup. Je pense tourner cette séquence en fin de semaine prochaine, après celle avec les Indiens.
– Mais, ça n'était prévu que pour le début de la semaine suivante, M. Pierson !
– Je sais, mais d'ici là, j`aurai bien deux jours d'avance. Et vous, vous aurez trouvé le moyen de me faire une crue magnifique.
– Vous pouvez y compter, M. Pierson.

Tu parles, vieille carne ! ajoutai-je dans ma tête en sortant et le en laissant en compagnie d'une bouteille de bourbon et du directeur de la photographie, Arthur Andrews, qu'il avait apparemment invité à boire avec lui. Heureusement, le lendemain était un dimanche, le jour de repos hebdomadaire de toute l’équipe. Sinon, il y aurait eu quelques plans un peu flous dans les rushes.

Je m'endormis en pensant à June, d’une part, et d'autre part, à la façon dont je pourrai m'y prendre pour simuler la crue d'un fleuve avec une rivière de quinze mètres de large et qui par endroits pouvait être traversée à pied sec.

À suivre...

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 20 juin 2019 8:39

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE X
PASSAGE À TABAC


Je me réveillais le dimanche matin avec en tête la même question qu’en m’endormant : comment donner à Pierson la crue qu’il espérait ?

Le plus simple pour moi aurait été qu'il se mît à pleuvoir à seaux durant les prochains jours, ce qui aurait considérablement augmenté le débit du cours d'eau. Malheureusement, un coup d’œil hors de la tente m’apprit que le temps était parfaitement sec et qu’aucun nuage n’était visible à l'horizon.

Mais pour l’instant, une tâche m’incombait avant de profiter de la journée. Je devais aller à Hill City poster le courrier et prendre les lettres qui avaient pu arriver pour notre petite communauté perdue dans la plaine.

Un rendez-vous avait été arrangé chaque dimanche matin avec la standardiste du bureau de poste. La seule condition était que cela ne l’empêche pas de se rendre au service religieux auquel elle ne manquait pas d’assister en bonne méthodiste qu’elle était.

Je me levai avant le reste du camp pour pouvoir prendre tranquillement une douche, me raser de près, aller en ville dans la matinée et passer le reste de la journée en compagnie de June. Je prévins Bill Sparks de me garder quelque chose au chaud au cas où j'aurais un peu de retard, mais je l'assurai qu'en aucun cas je ne rentrerais plus tard qu'une heure de l'après-midi. Puis je sautai dans une jeep et pris tranquillement la direction de Hill City.

Il était encore loin de 10 heures lorsque je me garai devant le bureau de poste. La standardiste qui m’attendait avec un œil sur l’horloge me salua avec une pointe de reproche dans la voix – il n’était pourtant que 9 heures 30 – puis nous échangeâmes quelques mots sur la bonne marche du tournage. Je lui promis des autographes pour elle et sa famille, pris le courrier, la saluai et sortis.

Après avoir mis le paquet d'enveloppes dans la boîte à gants de la jeep, je me préparais à partir lorsqu'un coup de vent traversa la ville et me fit frissonner. Je me dis qu'après tout, j'avais bien le temps de m’offrir un café chaud avant de reprendre la route et me dirigeai vers le restaurant qui faisait face au bureau de poste.

En entrant, je jetai un coup d'œil à l'intérieur, comme j'avais vu Brax le faire à Custer, mais je ne vis rien d'inquiétant. Je marchai jusqu'au bar et commandai un café. Alors que je commençai à le boire, la porte s'ouvrit derrière moi et je me retournai machinalement.

Jim Lockhart et deux hommes beaucoup plus jeunes que lui, mais lui ressemblant trop pour ne pas être de proches parents, se tenaient devant la porte. En me reconnaissant, il afficha un sourire carnassier et se pencha vers l'un des deux hommes – qui n'étaient autres que ses deux fils, Lyle et Tector.

– C'est le gentleman dont je vous ai parlé. Celui qui n'est pas très au courant de la façon de traiter les affaires dans l'Ouest.
– Il faudrait peut-être qu'on lui donne une leçon, répondit son aîné.
– Oui, une bonne leçon, renchérit le cadet.

Je n'entendais pas ce qu'ils se disaient, mais je n’avais pas besoin de ça pour comprendre que le rancher n'avait toujours pas digéré l'affaire du bétail et qu'il n'allait sûrement pas me laisser m'en tirer à si bon compte cette fois.

Je payai le café à la hâte et me dirigeai vers la porte, que les trois compères bloquaient toujours. Je les saluai d'un signe de tête, puis m'adressai au père.

– Excusez-moi, M. Lockhart, je dois partir.
– Comment, vous n'avez pas le temps de prendre un verre avec nous ?

J'aurais pu me dégonfler et dire que si, mais je savais que de toute façon, s'ils avaient décidé de me faire passer un mauvais quart d'heure, ça ne changerait rien.

– Non, désolé, répondis-je sèchement, il faut que je rentre au camp.
– Décidément, vous n'êtes pas très poli, M. Wilson.
– C'est possible, dis-je en ravalant ma fierté et en tentant de passer.

Cette manœuvre m’amena à heurter l'épaule d'un des fils Lockhart. Ce dernier ne bougea pas et se tourna vers son père.

– Y vient de m’bousculer, p’pa !
– Ouais, vraiment, vous manquez d'éducation !
– C'est possible, dis-je de nouveau en forçant le passage.

À ce moment, l'autre fils m'empoigna, rapidement aidé par son frère.

– Qu'est-ce qui vous prend, Lockhart ? protesta le barman.
– Occupe-toi de tes affaires ! éructa le rancher pendant que ses fils m’emmenaient à l’extérieur et m'entraînaient dans une ruelle transversale où leur père nous rejoignit.

Chacun d'eux me maintenait fermement un bras et je ne pouvais pas m’en débarrasser. Le vieux Lockhart sortit une paire de gants de cuir de sa poche et les enfila. Je serrai les dents et contractai mes abdominaux, puis les coups se mirent à pleuvoir, d’abord au ventre pour me couper le souffle, puis au visage.

Il était près de 14 heures lorsque Bill Sparks alla trouver Pierson pour lui dire que je n'étais toujours pas revenu alors que je lui avais dit que je serais là au plus tard à 13 heures.

Le Vieux Crocodile, s'il avait un tas de défauts, n'en était pas moins un homme qui protégeait les siens, si durement qu’il les traitât par ailleurs.
Il promit à Sparks de s'occuper de cette affaire et alla directement trouver Brax, sachant que le vieux cowboy m’avait pris en sympathie et pensant que je lui avais peut-être fait part de mes projets.

– M. Harrington, je me demandais si vous saviez où était Lane Wilson...
– Il n'est pas avec la petite MacLean ?
– Non, il n'est pas revenu de Hill City. Ça m'inquiète un peu. Je vais envoyer quelqu'un voir là-bas.
– Laissez, Billy et moi, on va y aller.

Kearns approuva d'un signe de tête et ils sellèrent leurs chevaux. Ils auraient pu prendre une des voitures, mais sur la piste entre Hill City et notre camp, ils iraient presque aussi vite à cheval. Pierson fit mine de ne rien remarquer quand Brax vérifia avec une habitude évidente que son colt était bien chargé. Puis les deux hommes se mirent en route sans plus de cérémonie.

Il leur fallut une bonne heure pour atteindre la ville, sans pousser leurs chevaux au-delà du trot.

Dans la rue principale, ils découvrirent rapidement la jeep abandonnée. La poste avait fermé ses portes depuis longtemps, pas moyen d’obtenir des renseignements de ce côté-là. Ils jetèrent un œil à la voiture, qui semblait en parfait état de marche, et trouvèrent le courrier dans la boîte à gants. Un coup d’œil circulaire leur permit de repérer le restaurant, et après un hochement de tête montrant qu’ils avaient eu la même idée, ils traversèrent la rue pour y entrer.

Brax s'approcha du serveur – le même que le matin – et lui parla sans détour : inutile de faire des phrases, il avait besoin de réponses, et vite.

– Vous n’avez pas vu un type d'environ 20 ans avec un blouson de sport ? Vers 10 heures ce matin ?

Le barman paraissait particulièrement nerveux. Brax plongea son regard bleu acier dans le sien en attendant une réponse.

– Si, répondit l’homme, de plus en plus mal à l’aise. Il était même bien saoul quand il est reparti. Je crois qu'il a fait du grabuge en ville.
Brax lui jeta un regard lourd de menaces, mais l'homme ne revint pas sur ce qu'il avait dit. Pourtant, le cowboy m'imaginait mal ivre en train de semer le trouble dans les rues.

Quoi qu'il en soit, il savait qu’il en apprendrait plus au bureau du shérif – qui serait ouvert, à la différence du bureau de poste. La loi ne connaissait pas le repos dominical. Brax sortit du bar et, Billy lui emboîtant le pas, ils gagnèrent sans tarder le bâtiment orné d’un panneau Hill City Sheriff Office.

Dans le local très spartiate, ils trouvèrent un homme âgé d'une bonne cinquantaine d'années, qui portait un costume noir mal coupé et un chapeau beige à larges bords. Une plaque sur son bureau leur indiqua son nom : Robert Tubbs.

Au vu de son expression hostile lorsqu’il les vit entrer, Brax n'avait guère envie d'être plus aimable avec lui qu’avec le barman, mais une longue expérience des shérifs lui avait appris qu'il valait mieux les prendre dans le sens du poil.

– Bonjour, shérif. Je cherche un jeune type et on m'a dit que quelqu’un correspondant à sa description avait eu quelques ennuis en ville ce matin.
– C'est votre fils ? questionna l’homme de loi.
– Non, lâcha Brax sèchement, même si la question ne lui avait pas déplu. Vous savez où il est ?
– À deux pas d'ici, dans une cellule. Il s'est saoulé et s'est jeté sur trois types qui venaient tranquillement prendre un café. Jim Lockhart et ses deux fils.

Le visage stoïque de Brax n’exprima pas la moindre surprise, mais à partir du moment où le nom de Lockhart fut prononcé, il ne s'étonna plus de la réaction du barman.

Le rancher devait faire plus ou moins la loi à Hill City comme à Custer, et sûrement dans toute la région, et il avait dit à tout le monde de s'en tenir à la même version des faits : Wilson avait bu, était devenu agressif, mais heureusement lui et ses valeureux fils avaient réussi à le maîtriser. Le serveur avait sans doute obéi de peur de perdre sa place ou de se faire rosser lui aussi, et Brax n’aurait pas été étonné d’apprendre que Lockhart avait financé la campagne électorale du shérif.

– Il y a une caution ? demanda le cowboy en portant la main à son portefeuille.
– Non, Jim Lockhart est un homme magnanime, il ne porte pas plainte. Emportez votre ami et dites-lui que s'il recommence à chercher la bagarre en ville, je serai moins coulant : ce sera 90 dollars d’amende ou trente jours de prison.

Brax et Billy eurent bientôt une idée plus précise de la magnanimité de Lockhart en découvrant dans la pénombre de la cellule mon visage tuméfié et ma chemise tachée de sang. Une fois la grille ouverte, Brax se pencha vers moi.

– Lockhart ? me demanda-t-il à voix basse.
– Oui, lui répondis-je dans un grognement. Lui et ses fils me sont tombés dessus alors que je prenais un café. Ensuite, ils m'ont fait enfermer ici. Toute la ville a l'air de travailler pour eux.
– C'est souvent le cas, me répondit-il en semblant faire référence à un tas de souvenirs.

Il m'aida à me relever et nous sortîmes en silence de la prison, sous l’œil soupçonneux de Tubbs, qui avait tout de quelqu’un qui n’aurait pas eu la conscience tranquille. Billy alla chercher la jeep et je m'installai sur le siège du passager cependant que le cowboy restait au volant.

Brax alla récupérer les chevaux et notre petit groupe se mit en marche vers le camp. Chaque cahot de la piste me donnait le sentiment que ma tête allait exploser. Chaque endroit où j'avais été frappé me donnait l'impression d'être une plaie ouverte – ce qui était effectivement le cas pour les coups que j’avais reçus au visage.

Mais la douleur mise à part, je ne m’en tirais pas trop mal : je n'avais rien de cassé et mes dents étaient toutes là.

À suivre...

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 21 juin 2019 11:16

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE XI
QUI SÈME LE VENT…


Lorsque nous arrivâmes au camp, les gens qui n'étaient pas partis se promener entourèrent rapidement la voiture et me pressèrent de questions sur ce qui s'était passé. Je leur dis que j'avais eu quelques petits ennuis avec des brutes locales, choisissant de rester dans le vague. Ni Brax ni Billy ne donnèrent plus de détails. Puis j'allais dans ma tente pour me débarbouiller un peu et me reposer. Je luttais contre ma déception de ne pas avoir vu June accourir lorsqu'elle entra avec précipitation. En me voyant, elle eut une moue désolée.

– Oh ! Lane… Qu'est-ce-qui t’est arrivé ?

Elle était si émue qu’elle en avait oublié de me vouvoyer.

– Une cascade mal réglée, dis-je en tentant de sourire.
– Lane ! protesta-t-elle en s’approchant de moi, jugeant que ce qui se passait était trop grave pour en rire.

N'y tenant plus, je la pris dans mes bras et l'embrassai.
Cette fois, elle ne chercha pas à se défiler et me rendit mon baiser.
Mais vu l’état de mon visage et de mes côtes, c’était presque plus douloureux qu’enivrant et je relâchai vite mon étreinte.

– Que s'est-il passé ? me demanda-t-elle à nouveau.
– Trois types me sont tombés dessus à cause d'une histoire de bétail. C'est pas grave.
– Pas grave ? Tu as vu ta tête ?
– Écoute, il n'y a rien à faire : le shérif est dans leur camp. Il y a des fois où il faut savoir perdre.
– Ça, c'est pas sûr, dit soudain une voix venant de l'extérieur.

C'était Brax. Il entra dans la tente avec une tasse de café et une assiette de haricots. Il les posa sur la table.

– Bill Sparks m'a donné ça pour toi. Et moi, il faut que je te parle. Désolé d'interrompre un si tendre moment, mais je ne peux pas te laisser dire des âneries plus longtemps.
– Quelles âneries ?
– Pas grave… Savoir perdre… Bon Dieu ! Lane, ces types t'ont rossé et toi, tu restes là sans réagir !

Je restai interloqué devant son énervement soudain.

– Écoute, reprit-il, comme ils sont trois, Billy et moi, on viendra avec toi et on réglera cette affaire.
– Brax a raison, Lane, approuva June.

Je la regardai et lui souris.

– Où est-donc passée cette jeune fille qui me disait il y a quelques jours que ce n'était pas le colt qui faisait l'homme ?

Brax resta silencieux quelques secondes, puis me regarda droit dans les yeux.

– Si tu laisses passer ça, ils te tomberont dessus chaque fois que tu iras à Hill City ou à Custer, ou chaque fois que l’envie leur en prendra. Et je te signale que le film ne sera pas fini avant un bon bout de temps. Tu as envie de devenir leur punching-ball attitré ?

Je devais admettre qu’il n’avait pas totalement tort, mais cependant, la marque laissée dans la région où j’avais grandi par les catholiques français qui s’y étaient installés au XVIIe siècle était bien ancrée en moi et j’avais tendance à penser d’abord à tendre l’autre joue.

– Bon, admettons que nous allions leur casser la figure. Après, qu'est-ce qui se passe ? Ce type est une brute, il n'acceptera pas de perdre. Le plus simple est de laisser tomber, je vous assure. Soyons plus intelligents que lui.

Le vieux cowboy retira son chapeau et se passa la main dans les cheveux.

– Dieu m'est témoin que je t'aime bien, fiston, mais vraiment, je ne te comprends pas.

Il ne me laissa pas le temps d'ajouter quoi que ce soit et sortit. June le regarda s'éloigner par l'ouverture de la tente et se retourna vers moi. Une expression de déception s’était peinte sur son visage. Il était facile de deviner ce qu'elle pouvait penser, mais si c'était le cas, ce n'était pas à moi de chercher à me justifier.

Si June et Brax pensaient que j'avais peur, ils ne se trompaient pas. La seule chose à propos de laquelle ils étaient dans l'erreur était la raison de cette peur. Je ne craignais pas d'aller me battre à armes égales contre les Lockhart, mais je redoutais une escalade de la violence si je le faisais. Il n'y avait qu'une solution, j'en étais certain, et c'était celle que j'avais choisie.

June me regarda un moment sans un mot et, après une hésitation, s’en alla en silence. Je bondis sur mes pieds avec un grognement de douleur contenue, sortis de la tente derrière elle et la rattrapai.

– June ! Qu'est-ce qui se passe ?
– Je crois qu'on est allés trop vite tout à l'heure, me répondit-elle. J'ai besoin de réfléchir.

Je m'arrêtai et la laissai s'éloigner, sans rien ajouter. En la voyant regagner sa tente d'un pas volontaire, je réalisai à quel point j'en étais amoureux. Elle était belle, elle avait du caractère et un délicieux accent de chez moi. Elle me rappelait le Michigan et, même si Sault Sainte-Marie ne me manquait pas, je n'aurais pu rêver d'une meilleure femme pour moi que June. Et même si là, elle avait raison, j’allais un peu trop vite, je n'allais pas la perdre à cause de trois salopards.

Je tournai les talons et rentrai dans ma tente. J'avalai les fayots et le café, puis j'arrosai le tout d'une bonne rasade de bourbon – j’avais ma réserve personnelle cachée dans une botte subtilisée dans la tente des costumes. J'eus un instant l'impression que l'alcool allait refuser de rester dans mon estomac, mais j'aspirai de grandes bouffées d'air, pris la bouteille et me dirigeai avec détermination vers le corral.

Brax et Billy s'y trouvaient, comme je m’y attendais, et pansaient leurs chevaux. En me voyant arriver, Brax fit mine de s'éloigner, mais je fis tinter la bouteille contre ma boucle de ceinture.

– Je pensais qu'on pourrait prendre un remontant et aller faire un tour du côté du ranch Lockhart, dis-je tranquillement.

Brax remonta son chapeau et sourit.

J'avalai une rasade de whisky et lui lançai la bouteille. Il but à son tour et passa le bourbon à Billy, qui finit tout ce qui restait. Puis il alla chercher trois chevaux frais et entreprit de les seller, pendant que Brax sélectionnait trois branches noueuses d’un bon diamètre qu'ils n'avaient pas utilisées pour construire le corral.

– Tu as des gants ? me demanda-t-il.
– Non. Mais je peux en trouver.
– Vas-y.

J'allai emprunter à un décorateur une paire de gants de cuir épais, puis retournai au corral où les deux cowboys m'attendaient, déjà en selle. Je sautai sur le dos du troisième cheval et nous partîmes en direction de l'est.

Il nous fallut une heure pour atteindre la route 385, que nous traversâmes, puis nous obliquâmes vers le sud, contournâmes Hill City et atteignîmes enfin les limites du ranch Lockhart. La nuit tombait et Brax ne s'en montra pas peiné, bien au contraire.

– C’est une belle nuit, dit-il. Billy, s'ils sont dans la maison, tu te débrouilleras pour les faire sortir. Toi, ils ne te connaissent pas.

Nous nous lançâmes au galop et réussîmes à atteindre le ranch sans rencontrer personne. C'était une maison à un étage, de construction récente, tout en pierre. Brax et moi restâmes à l'écart pendant que Billy s'approchait. Il descendit de cheval et s'approcha de la porte d'entrée, à laquelle il frappa avec énergie.

Mme Lockhart vint bientôt lui ouvrir.

– Excusez-moi, madame, votre mari est-il là ?
– Qui le demande ? interrogea Mme Lockhart, que la couleur de peau de Billy ne semblait pas ravir.
– Billy Banner. Je cherche du travail et on m'a dit à Custer que Jim Lockhart avait peut-être besoin de quelqu'un. Mais ça, ça aurait pu attendre demain. Le problème, c'est que j'ai vu des bêtes à vous en venant, et qu'elles ne semblaient pas aller bien.

Cependant qu'il parlait, Lockhart s'était approché de la porte.

–M. Lockhart ? l’interrogea Billy. Bonsoir. Je m'appelle Billy Banner. Vous avez des bêtes malades à un mille d'ici, à l'est. Je venais vous demander du travail quand je les ai vues.

Lockhart le toisa un moment, soupçonneux, mais si détestable et plein de préjugés qu’il fût, il savait aussi voir son intérêt. Les bons cowboys se faisaient rare et si cet homme en était un, il pourrait faire comme s’il ne voyait pas sa couleur.

L’Ouest, sur certains points, valait un peu mieux que le Sud – mais à peine.

– Je vais te dire, répondit enfin le rancher, si elles sont vraiment mal en point et qu'on les sauve grâce à toi, je te prendrai peut-être à l’essai. Si le reste des gars est d’accord.

Billy traduisit clairement la dernière phrase, mais resta impassible : si le reste des gars accepte de travailler avec un nègre. Lockhart appela ses fils qui arrivèrent rapidement et les envoya seller des chevaux. Ils revinrent bientôt avec trois montures et les quatre hommes partirent au galop dans la direction qu'avait indiquée Billy.

Dès qu'une crête les eut séparés de la maison, Brax et moi nous lançâmes à leur poursuite sous le couvert d’un petit bois où nous étions cachés. Nous eûmes vite fait de les rattraper et vînmes leur barrer la route. Billy éperonna son cheval et vint se placer à nos côtés.

– Tiens, cette lavette de Wilson, son justicier et son nègre, dit Lockhart avec mépris, mais sans exprimer aucune peur. Si on le touche encore, il est capable d'arriver avec la cavalerie !
– Descendez de cheval ! ordonna Brax en sortant son revolver.

Lyle Lockhart fit mine de porter la main au sien, mais son père l’arrêta d’un geste. Les trois hommes obéirent alors et descendirent de leurs chevaux que Billy chassa à grands cris. Puis Brax et moi sautâmes à bas de nos montures et nous approchâmes des Lockhart pendant que notre compagnon attachait nos bêtes à un arbuste, avant de venir nous rejoindre avec sous le bras les gourdins que Brax avait emmenés.

– Dites, protesta Lyle Lockhart, nous, on ne s'est servi que de nos poings !
– Possible, dit Brax froidement, mais vous vous êtes mis à trois contre un type tout seul. Ça rétablira l'équilibre !

Il prit une des branches et fit un pas en direction de Tector. Après m'avoir tendu l’autre gourdin, Billy fit face à Lyle. Les deux cowboys s'étaient mis d'accord pour me laisser Jim Lockhart. Après tout, c'était lui qui m'avait frappé.

– Tu le regretteras, Wilson ! Et toi aussi, le redresseur de torts ! Et toi, le nègre, tu vas regretter d’avoir quitté ta plantation ! rugit Lockhart.
– À cause de votre shérif ? lui répondit Brax, moqueur. Vous allez prendre une telle dérouillée que vous n'oserez pas vous en vanter !

À ces mots, le vieux rancher bondit sur Brax, et notre plan de bataille s'en trouva bouleversé. Je me retrouvai avec pour adversaire Tector, le plus jeune fils de Lockhart. Nous portâmes les premiers coups avec nos gourdins, puis le combat devint une véritable mêlée, chacun de battant au mépris de toutes les règles.

C'était la première bagarre de ce genre à laquelle je prenais part et si j'ai vu depuis d'autres rixes dans les bars, je n'ai plus jamais revu quelque chose d'aussi sauvage – en dehors d'un ring de boxe, bien sûr.

Je ne sais pas combien de temps ça a duré. D'après Brax, à peine deux minutes. Mais d'après moi, au moins une bonne demi-heure. Les coups partaient et arrivaient sans discontinuer. À un moment, je me retrouvai en train de me battre contre Lyle Lockhart, alors que j'avais commencé le combat contre son frère.

Billy était une vraie furie. Il faisait nuit et je n'ai pas pu bien voir, mais il me semble que pendant toute la bagarre, il souriait. Pouvoir rosser des Blancs racistes, c’était évidemment un régal pour lui. Si Lockhart ne l’avait pas traité de nègre, il aurait certainement pris moins de plaisir dans l’affaire, mais l’insulte avait décuplé sa fureur.

Finalement, Brax jugea que le moment d’arrêter les hostilités et de partir était venu. Il reprit son gourdin, en flanqua un grand coup à chacun des Lockhart, déjà titubants, puis nous entraîna d’autorité vers les chevaux.

Billy n'avait pas envie de clore le combat, il avait retrouvé la rage de ses vingt ans, mais il accepta quand même d’écouter Brax. Nous remontâmes en selle et reprîmes le chemin du camp, laissant derrière nous les trois Lockhart dans un état aussi lamentable que celui dans lequel j'étais lorsqu'ils m'avaient fait jeter en cellule à Hill City le matin même.

À suivre...

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Messagepar Loco » 22 juin 2019 10:30

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE XII
LE BARRAGE


Le lendemain, ce fut un cri strident qui me réveilla.

« Les indiens arrivent ! »

Je maudis l’acteur qui répétait son texte de si bonne heure et avec autant de conviction, puis me retournai sur ma couchette. Mais une sorte de clameur envahit bientôt le camp et Dennis Peacock vint me secouer. Je me redressai sur les coudes.

– Tes Indiens sont là, Lane ! Au moins 300 ! Et la plupart qui ont amené leurs chevaux et sont en costume traditionnel. Lève-toi, il faut que tu voies ça !

J'acquiesçai de la tête et me levai. Je m'habillai rapidement et sortis pour rejoindre les autres, qui se massaient au sud du camp, là où les premiers hommes de la tribu de Joseph Standing Bear s'étaient arrêtés. Le vieux Sioux et son fils étaient là, et Brax était en grande conversation avec eux. Je m'approchai et les saluai. Harry Standing Bear m'accueillit avec un grand sourire.

– Il parait que vous avez cassé la figure à Jim Lockhart ? me demanda-t-il.
– On m'a bien aidé, répondis-je en jetant un coup d’œil à Brax.
– Tous les Indiens de la réserve vous en sont reconnaissants. Ce salaud a la sale manie d’abreuver ses bêtes avant de les faire peser pour les vendre à l'Agent indien.

En voyant que je ne saisissais pas ce que cela signifiait, Brax ajouta :

– Un bœuf qui vient de boire pèse plus que son poids réel. Ça fait beaucoup de steaks dont les Indiens ne voient pas la couleur…

Je hochai la tête tout en regardant les Sioux qui se massaient aux abords du camp. Je me passai la main dans les cheveux et dis à Brax :

– Je n'aurais pas aimé être pionnier dans ce coin.
– Vous, on vous aurait épargné, dit Harry en riant – le premier rire que j'entendais sortir de sa gorge.

Sur les conseils de Brax, Bill Sparks avait fait une énorme marmite de café. Il en distribua à tous les Sioux qui en voulaient – c’est-à-dire l’ensemble – et leur devint de ce fait très sympathique, d’autant plus qu’il ne lésina pas sur le sucre pour ceux qui lui en demandèrent. Lorsque Pierson arriva, l'effervescence était retombée dans le camp et la journée de travail se préparait.

– Lane, m'appela-t-il de loin, je vous ai cherché hier soir, mais vous étiez introuvable.
– Je suis allé faire un tour, dis-je laconiquement.
– Bon, c'est sans importance. Nous allons tourner les scènes de poursuite. J'ai trouvé une gorge à cinq kilomètres d'ici qui fera parfaitement l'affaire. On mettra 100 Indiens de chaque côté, 100 à l'arrière, et ça sera superbe. En revanche, c'est cette histoire de crue qui m'inquiète. Je suis allé voir la rivière en question hier : même avec beaucoup d'imagination, personne ne voudra croire qu'il s'agit d'un fleuve en crue. Occupez-vous de ça, je me passerai de vous aujourd’hui.

J'acceptai sans protester et me dirigeai vers la table où mangeaient Guthrie McAdam et son équipe de décorateurs. Après les avoir salués, je leur expliquai mon problème.

– Guthrie, j'aurais besoin de vos lumières. J'ai une rivière de quinze mètres de large qu'il me faut transformer en torrent furieux. J'ai bien quelques idées, mais je ne sais pas si elles sont réalisables.
– Faut voir ça sur place. Dès que j'ai fini, je t’accompagne là-bas.

Une demi-heure plus tard, nous étions devant la rivière, et j'exposai ce que je comptais faire à McAdam.

– Un peu plus haut, la rivière se rétrécit encore. Elle atteint une largeur qui ne doit pas dépasser sept ou huit mètres. J'avais pensé qu'avec quelques uns de vos gars, on pourrait y construire un barrage rudimentaire, laisser le niveau de l'eau monter jusqu'au moment du tournage, puis briser la digue d'un coup, ce qui ferait augmenter à la fois la profondeur et le courant. Le tout est de savoir si c'est réalisable en trois jours.

McAdam ne me répondit pas tant que je ne l'eus pas conduit à l'endroit où je me proposais d'ériger le barrage, mais lorsqu'il eut observé la rivière à cet endroit et les matériaux qui se trouvaient aux alentours, il me fit part de son optimisme.

– Il y a des pierres et du bois mort en quantité. Ajoute de la terre et du ciment et ça te fera un barrage solide en deux jours de temps. Il te suffira de placer quelques charges de dynamite au moment du tournage pour le faire sauter et libérer le flot. Je vais t’envoyer quatre de mes ouvriers. Mais tu vas être obligé de les diriger toi-même, parce qu'avec tous ces chariots, le Vieux Crocodile a toujours besoin de moi.
– Ce sera suffisant, Guthrie, je vous remercie pour votre aide.

C'est ainsi qu'après avoir été au cours de la semaine précédente maquignon, parlementaire et redresseur de torts, je commençai celle-ci en étant promu chef de travaux. En repartant vers le camp pour y prendre le matériel nécessaire à la construction, je me promis de faire détailler les clauses du style « et autres imprévus » avant de signer un contrat à l’avenir.

Au camp, les derniers Indiens qui n'étaient pas venus en vêtements traditionnels sortaient de la tente des costumes, vêtus de pagnes, de mocassins et de chemises de calicot. Certains étaient torse nu. Ils passaient ensuite par la tente des accessoires où on leur donnait des arcs et des reproductions d’armes à feu. Seuls les acteurs principaux avaient de véritables armes, pour des raisons économiques.

Pendant que les figurants s'habillaient, Brax et Billy avaient séparé un groupe de chevaux pour que chaque Indien ait une monture. À présent, les Sioux apparaissaient trois ou quatre à la fois, peints en guerre par les maquilleuses, et se mettaient en selle.

Bientôt, 300 Indiens bariolés quittèrent le camp à la suite des chariots, des acteurs et de l’équipe de tournage. Brax fermait la marche avec les bœufs. En voyant cette étrange colonne s'éloigner, j'oubliai les événements des jours précédents et je me dis que je faisais un métier formidable.

Les ouvriers laissés par McAdam me tirèrent de ma rêverie en venant me demander des précisions sur le travail à effectuer, pour savoir quel matériel il leur fallait emmener. Je leur dis ce qu'ils auraient à faire et ce qu'ils trouveraient sur place. Rapidement, ils chargèrent des pelles, des pioches, des sacs de ciment et quelques autres outils sur le plateau d'un camion, puis nous nous mîmes en route vers la rivière.

Du matin jusqu'au soir, nous travaillâmes presque sans relâche. Bill Sparks nous apporta des sandwiches pour le déjeuner, mais la pause que nous nous accordâmes ne dépassa guère 20 minutes. Dès la dernière bouchée avalée, nous nous remîmes au travail, charriant pierres, troncs et terre sans relâche jusqu'à ce que le cours de la rivière soit pratiquement totalement endigué, ne laissant plus passer que la quantité d'eau nécessaire à donner l'illusion que la rivière coulait presque normalement.

À la nuit tombante, nous nous arrêtâmes. Fourbus et couverts de boue, nous regagnâmes le camp, où l'équipe était en train de manger. Nous passâmes sous la douche pour nous rendre présentables, puis chacun rejoignit sa table.

Pierson me parut immédiatement très satisfait de sa journée. Mais peut-être le fait qu'il arrosait copieusement son dîner au bourbon n'était-il pas étranger à la bonne humeur dont il faisait preuve.

– Bonne journée ? demandai-je à Ian Rollins, qui jouait le rôle du chef de convoi.
– Excellente ! Ces Indiens que vous nous avez trouvés sont exceptionnels. Ils font preuve de beaucoup plus de conviction que tous les figurants que j'avais vus jusque-là. Leur apparition en haut des crêtes m'a flanqué la chair de poule. Bon sang, au bout d'un moment, je ne savais plus s'il s'agissait d'un film ou de la réalité !
– J'espère pour nous qu'ils continueront à faire la différence, dis-je en souriant.
– Et cette crue ? demanda soudain Pierson.
– Nous avons presque terminé le barrage. Quand on tournera, je vous enverrai un véritable raz-de-marée ! Je vous garantis que les spectateurs n'en croiront pas leurs yeux. Mais il faudra que les gens dans les chariots s'accrochent, parce que je vous promets que ça va rudement les secouer !
– Parfait, Lane ! Ça tombe bien que vous ayez presque terminé, parce qu'il y a encore un petit problème à régler et...
– Nom d’un chien, y’en a marre des corvées ! m'écriai-je en lui lançant un regard qui hésitait entre la colère et l'abattement complet.

Il y eut un silence, puis Pierson éclata de rire, bientôt imité par toute l'assistance. Je souris, forcé d'admettre qu'il m'avait bien eu. Lorsque les derniers rires eurent fini de fuser, il reprit la parole.

– Je plaisantais, Lane. J'ai besoin d'un bon assistant metteur en scène, demain, alors tâchez de ne pas folâtrer dans la campagne cette nuit et de bien dormir... Au moins un peu, ajout-a-t-il en se tournant vers June qui rougit pendant que l'assistance riait de plus belle.

Je sentis monter en moi une sensation de jubilation et de puissance infinie. Après le repas, j'invitai June à faire un tour et nous gagnâmes un bouquet d'arbres un peu à l'écart du camp. Dès que nous fûmes à l’abri des regards, commençâmes à nous embrasser avec fièvre.

À suivre...

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Re: Du Sang sur les bobines - Feuilleton

Messagepar Loco » 23 juin 2019 9:36

DU SANG SUR LES BOBINES

CHAPITRE XIII
« STAMPEDE ! »


Nos étreintes étaient si passionnées que je ne saurais dire combien de temps s’était écoulé depuis que June et moi nous étions éclipsés hors de la vue des autres lorsqu'un coup de feu claqua, venant du camp. Un autre lui succéda, et bientôt, ce fut toute une série, auxquels se mêlaient les hennissements des chevaux, les mugissements du bétail et le tonnerre de centaines de sabots martelant le sol dans une cavalcade désordonnée.

Il me sembla entendre hurler « Stampede !» – le cri poussé par les cowboys pour signaler qu’un troupeau s’emballait ou était pris de panique.

Pendant que June et moi démêlions nos corps et retrouvions nos esprits, je pensai à Lockhart et ses fils. Disperser nos bêtes était tout à fait dans leurs sales manières et si c'étaient bien eux, il risquait d'y avoir du vilain.

– C'est sûrement un coup des types qui m'ont passé à tabac, dis-je à June en bondissant sur mes pieds. Il faut que j'aille aider Brax. Reste ici !

Et je m’élançai vers le camp.

Lorsque j'arrivai près des installations, j'eus une vision apocalyptique.

Près de 500 animaux – nos bêtes et celles des Sioux – se ruaient à travers le camp, renversant les tentes, les tables et tout ce qui n'était pas solidement accroché au sol. Les hommes criaient, les femmes hurlaient et un épais nuage de poussière montait au dessus du chaos. Au milieu des animaux en furie, il me sembla distinguer plusieurs cavaliers, ce qui me conforta dans mon idée que les Lockhart étaient responsables de la débandade.

Soudain, je vis au loin Brax, montant à cru, qui dépassait le troupeau en furie, son colt à la main. Il immobilisa son cheval sur le passage des bêtes et tira en l'air à plusieurs reprises.

Après une longue et incertaine attente, le cheval qui menait la horde ralentit, puis s'arrêta, mais quelques bêtes rebelles continuèrent leur course folle, bien aidées par les cavaliers masqués couchés sur leurs montures.

Lorsqu'ils se furent éloignés, le silence et la poussière retombèrent. Les Sioux, pour qui quelques grandes tentes venant des surplus de l'armée avaient été dressées, étaient tous debout. Brax repéra Harry Standing Bear et s'approcha de lui.

– Harry, il faut compter les chevaux et voir combien nous en avons perdu. Ensuite...

Il brandit son colt.

– Ensuite nous irons chercher ceux qui manquent.

L'Indien hocha la tête et rassembla les chevaux avec l’aide de ceux de sa tribu qui n’aidaient pas déjà à remettre le camp en état.

Le comptage s'effectua rapidement. Il manquait une vingtaine de chevaux sioux et une trentaine des nôtres. Le bétail n'avait pas suivi les cavaliers. Dès que le décompte eut été fait, Brax et Billy partirent au galop, après avoir refusé l'aide des Indiens.

Ce n'était pas de la prétention de la part du vieux cowboy, mais de la raison. Il ne voulait pas que des Indiens soient mêlés à ce genre d'histoire. De plus, il savait que si brutal qu'il fût, Lockhart n'était pas fou et ne se serait pas amusé à voler des bêtes. Il s'était contenté de semer la panique pour se venger de l'affront qu'il avait subi. Pour lui, c'était un moyen de se venger de Brax et Billy en les faisant courir toute la nuit après les bêtes égarées, et de moi, en mettant des bâtons dans les roues au tournage.

Après le départ des cowboys, tout le monde dans le camp se mit au travail pour réparer les dégâts causés par la panique qui s'était emparée du bétail. Les tentes endommagées furent recousues sommairement et remises sur pied, les tables redressées, le matériel vérifié. Alors que l’aube commençait à poindre, Brax et Billy revinrent avec les chevaux manquants.

Comme Brax le pensait, les hommes de Lockhart n'avaient pas cherché à voler les bêtes, seulement à les éloigner du camp. Les animaux furent ramenés dans le corral qui avait été remis en état par les Indiens, puis Bill Sparks servit à tous un petit-déjeuner sommaire mais copieux. C’était ce qu’il nous fallait après les émotions de la nuit, mais ni Pierson, ni Brax, ni Billy, ni moi n'en profitâmes.

Le Vieux Crocodile nous réunit sous sa tente pour obtenir des explications. Nous lui racontâmes nos différents affrontements avec Lockhart, depuis l'incident dans le bar de Custer jusqu'à la bagarre de l'avant-veille.

– Et maintenant, demanda-t-il une fois notre histoire terminée, pouvons-nous escompter que ces types nous ficheront la paix ?
– Je peux me tromper, mais ça m'étonnerait, dit Brax. Après avoir été rossé en compagnie de ses deux fils, un homme comme Lockhart voudra se venger. La débandade de cette nuit ne lui suffira pas.
– Dans ce cas-là, nous devons prévenir la police.
– Il n'y a que deux shérifs dans le coin, à Custer et à Hill City, et Lockhart les tient dans sa main, jugeai-je bon de préciser. Tubbs, à Hill City, n’a pas hésité une seconde à croire Lockhart quand lui et ses fils m’ont tabassé et fait jeter en cellule.
– Il suffit d'envoyer quelqu'un à Rapid City pour en référer au Bureau d’Investigation*. Qui que soit ce Lockhart, il ne peut pas avoir le bras aussi long.

Brax et moi échangeâmes un regard complice et conseillâmes de concert à Pierson d'oublier cette idée. Il était un peu tard à présent pour faire appel à la police fédérale. Après tout, nous avions tendu à Lockhart et ses fils ce qu'il était convenu d'appeler une embuscade, et les enquêteurs du Bureau seraient plus enclins à croire un riche propriétaire que deux cowboys, dont un Noir, et un jeune assistant-réalisateur venu de Californie.

– Ils vont peut-être nous laisser tranquilles à présent, dis-je pour calmer Pierson.
– Et s'ils devaient revenir, ajouta Brax, nous serions prêts à les accueillir.
– De pied ferme, compléta Billy.

Pierson accepta de laisser la situation en l'état, mais nous prévint qu'au moindre problème, il enverrait quelqu'un à Rapid City prévenir les fédéraux. Il enchaîna ensuite avec ses directives sur la journée de travail. Son manque de sommeil le rendait encore plus énergique que d'habitude, et il était bien décidé à en finir au plus vite avec les séquences où il était question d'Indiens.

Le petit-déjeuner terminé, tout le monde partit pour la gorge où devait être tournée l'attaque des Sioux et le duel entre Michael Morris et Harry Standing Bear. Après avoir envoyé les techniciens de Guthrie McAdam terminer le barrage, je rejoignis l'équipe de tournage et assistai durant toute la journée au déploiement de l'immense savoir-faire de Pierson en matière de cinéma d'action.

Comme il l'avait prévu, nous tournâmes en deux jours l'ensemble des séquences qui nécessitaient la présence des Sioux, et ces derniers se montrèrent particulièrement convaincants, en partie lors de la scène où les 300 guerriers devaient fondre sur le convoi depuis les crêtes qui surplombaient le canyon.

Vint ensuite le combat singulier, et la seul personne qui eut à se plaindre de la conviction de Harry Standing Bear fut Michael Morris, qui n'avait pas voulu être doublé, et qui faillit perdre trois dents et se faire briser quelques côtes tant Harry mit du cœur à le combattre. Mais le script fut respecté et le chef indien fut tué par le guide.

Le soir qui précéda le départ des Sioux, le bulletin météorologique annonça de la pluie pour le lendemain en fin d'après-midi et les jours suivants. Pierson s'en montra mécontent, mais je lui fis remarquer que pour la scène de la rivière, une pluie battante serait un avantage, pour plusieurs raisons : elle rendrait plus crédible la crue, augmenterait réellement le débit des eaux et donnerait aux spectateurs l'impression que les éléments étaient déchaînés.

Pierson admit que je n’avais peut-être pas tort pour la pluie, puis il me souhaita une bonne soirée en sortant sa bouteille de bourbon.

* Le Bureau d’Investigation, créé en 1908, était l’ancêtre du célèbre FBI, qui ne prit son nom qu’en 1395. Au moment du tournage du film, on s’y référait encore sous son ancien nom.

À suivre...

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