Jean-Paul Sartre et le western

Avatar du membre
Compañero
Etranger
Messages : 4
Localisation : Lozère

Jean-Paul Sartre et le western

Messagepar Compañero » 31 janv. 2016 12:27

J'ai découvert Mark of Zorro de Fred Niblo, et The Covered Wagon de James Cruze, deux très bons films, par un texte de jeunesse de Jean-Paul Sartre. L'écrivain fameux adorait, à 18 ans, aller au cinéma voir des films de tous genres, et il avait une affection particulière pour le cinéma "populaire" américain (westerns, drames, policiers, comédies), à côté de l'avant-gardisme allemand ou des films français adaptant les romans feuilletons. Sa compagne Simone de Beauvoir raconte leurs excursions au cinéma dans les Mémoires d'une jeune fille rangée.

Sartre a été scénariste pour Pathé après la guerre : Les Orgueilleux (1953), Freud, passions secrètes (1962), l'adaptation des Mains sales (1951), pour ne citer que ces trois-là. Il reniera chacun de ces films, estimant que son travail de scénariste a été mal adapté. Orgueil ou bien incompréhension de l'écrivain mûr vis-à-vis du travail de réalisation au cinéma ? Au passage, Les Orgueilleux est un drame qui se passe au Mexique, et sera admiré de Scorsese.

Je reviens à sa jeunesse, avant qu'il soit l'écrivain qu'il est devenu. A vingt ans environ, Sartre est étudiant en classe préparatoire littéraire, et il écrit un court texte intitulé "Apologie pour le cinéma" (aujourd'hui édité dans les Ecrits de jeunesse, chez Gallimard, 1990). Dans ce texte, Sartre veut défendre le cinéma face au mépris des intellectuels de l'époque et démontrer que c'est un grand art qui n'a rien à envier aux arts "classiques" comme la peinture, la sculpture ou la poésie. Et parmi les exemples qu'il utilise, il cite deux westerns (The Mark of Zorro de Fred Niblo et The Covered Wagon de James Cruze) qu'il compare subrepticement aux héros et aux mythes grecs comme Jason ou Achille. Voici le passage :

[Le metteur en scène] nous impose sa conception du drame. Il chasse ce plaisir trouble du roman de mettre sous tel personnage une figure de connaissance entrevue : c'est tel grand acteur qui est le héros. [...] L'art muet ne sait pas exprimer l'indécision traduite toujours en paroles. Par essence le cinéma célèbre la louange de l'énergie. Les beaux films ont pour thème la lutte d'un homme contre l'orage (Way Down East), contre l'hostilité provinciale (Une Belle Revanche), contre les embûches du désert (The Covered Wagon), le dur travail d'un aigrefin (Folies de femmes), les belles aventures sportives (Le Démon de la vitesse) ou le roman d'un révolté (Robin des Bois, Le Signe de Zorro). Tous chantent une argonautique, la peine des hommes, la rude conquête de la Toison d'or. Et quelle puissance d'émotion lorsque le Jason l'a cueillie !

Plus bas, Sartre compare la lutte des hommes au cinéma, l'effort de l'acteur pour incarner son personnage à l'Odyssée, épopée de lutte et d'effort justement.

J'ai hésité à mettre ce post dans les sujets concernant Mark of Zorro ou The Covered Wagon sur ce forum, mais je me suis dit que Sartre avait peut-être écrit d'autres choses sur le western que j'ignore. Il a en effet écrit plusieurs critiques de cinéma, il a été journaliste envoyé spécial aux États-Unis et s'intéressait à l'histoire de ce pays, il a également rencontré les révolutionnaires sud-américains, et ses romans s'inspirent souvent de la littérature policière, noire ou d'aventure, donc cela ne m'étonnerait pas qu'il existe soit d'autres textes de Sartre sur les westerns, soit des influences de ce genre littéraire et cinématographique sur sa propre œuvre (par exemple Les Chemins de la liberté).
Luchando con el hambre, sin dinero
Hermanos somos, reyes y obreros

Retourner vers « Livres »

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur enregistré et 1 invité